Entre ciel, terre et eau

Entre ciel, terre et eau

Interview à six fornerains, Imprimerie la Vallée, Aoste, 2002

Il y a cinquante ans déjà, se passait un événement extraordinaire, tout à fait nouveau dans les annales séculaires de l’histoire valdôtaine, sous-évalué par les contemporains déjà fortement secoués et perturbés par la guerre qui venait de se conclure et par les remous et les espoirs successifs. Imbus de cette acceptation diffuse d’un progrès irrépressible et, il faut le reconnaître, souhaité, les Valdôtains n’ont jamais vraiment compris le drame vécu par la communauté de Valgrisenche quand  les habitants du quartier de Fornet durent abandonner à tout jamais leurs demeures ancestrales pour faire place au progrès qui, pour l’occasion, avait pris le semblant d’un barrage gigantesque, le plus grand d’Europe, disait-on à l’époque. Faire de l’ironie sur l’optimisme généralisé de ces années, s’en prendre avec la myopie des décideurs du moment, avec l’inconscience et la mauvaise foi de certains hommes de l’époque, étrangers ou Valdôtains, serait, de nos jours, trop facile et, de plus, inutile.

Malheureusement, la communauté de Valgrisenche ne se reprendra plus de l’amputation subie, celle d’une tierce entière, celle d’amont, importante et particulière. Importante parce qu’elle représentait la jonction naturelle avec les alpages et les cols vers la Savoie et le val de Rhêmes, et particulière parce qu’elle avait une physionomie culturelle originale, reconnue, dont on se moquait gentiment parfois, mais qu’au fond on enviait. D’autres crises successives, plus générales, concernant la Vallée d’Aoste entière et l’agriculture de montagne en particulier, disperseront encore davantage la population de Valgrisenche et achèveront la décadence économique de la communauté dont les chances, pour un développement touristique à venir, avaient été compromises par la maladroite intervention des hommes et par leur convoitise disproportionnée.

Mais le souvenir de Fornet et de sa tierce est certainement celui qui a marqué le plus, et parfois hanté, tous ceux qui avaient vécu ce moment de crise.

Enfant de moins de dix ans, hôte fidèle de mes grands-parents de Valgrisenche pendant l’été et pendant toutes les fêtes commandées, j’ai vécu ce traumatisme à travers les paroles de mes tantes et oncles, des voisins de Ceré, des enfants comme moi, avec qui je passais une partie de mon temps. Ma famille n’avait pas été touchée directement mais l’événement m’a tout de même marqué et il demeure toujours bien vivant dans ma mémoire.

On n’oublie pas Fornet. Surtout si l’on est Fornerein.

Cinquante ans après le départ forcé, il a suffi de mettre ensemble six anciens habitants de la tierce d’amont, pour passer trois heures ininterrompues à rappeler les gens, les lieux, les coutumes, les règles sociales, les croyances de l’ancienne communauté de Fornet. Et ils auraient pu continuer encore, sans se répéter, sans s’ennuyer, avec plaisir et émotion, avec une complicité mûrie par des siècles de vie commune, avec des allusions, des non-dits que seulement les gens de là-haut peuvent saisir pleinement, dans toutes leurs nuances.

Les extraits transcrits de l’enregistrement de cette rencontre de six fornereins dans la maison hospitalière de Sylvain Bois, tout en étant par force de choses fragmentaires, nous introduisent discrètement dans cet univers culturel dispersé, peut-être un peu mythifié par le temps, mais encore si vivant, si captivant, si émouvant, si riche en enseignements.

Une histoire exceptionnelle se dégage de ces témoignages, faite de ciel, de terre et d’eau.

Le ciel, avec sa spiritualité, est toujours présent dans l’évocation que les témoins font des prières collectives du mois de mai, du long trajet dominical pour rejoindre l’église et le retour joyeux fait de chansons, de la foi illimitée dans les pouvoirs du saint patron de Beauregard, saint Ours, de la recherche anxieuse, quand il faut tout abandonner, d’une nouvelle patrie, d’un nouveau terroir, où la présence d’un clocher non loin de la maison est une condition essentielle…

La terre est sous le ciel et elle est faite de gens, d’animaux, de choses et de travail : c’est l’enfant qui ramasse le bois mort avec grand- mère, la jeune fille qui tricote à dos de mulet, les vaches en bois sculptées par les enfants, le cordonnier ambulant qui s’invente des travaux pour ne pas repartir, l’institutrice qui remplit sa hotte de grenouilles, l’enfant avec son sac de châtaignes, étrenne du jour de l’an, la vieille dame qui refuse de croire à la construction du barrage.

Tout ce monde sera recouvert, usé, déformé, meurtri, bouleversé, presque effacé par l’eau, don du ciel et du démon, bénéfique et maléfique à la fois : l’eau qui arrose les prés, qui lave les enfants dans la tine et qui fait marcher la scierie ; l’eau qui gèle en hiver et oblige les femmes à faire leur lessive dans la Doire mais qui permet, en même temps, l’usage de la luge pour le transport et l’amusement des enfants ; l’eau qu’on mesure, canalise, endigue et exploite pour le bonheur de populations lointaines et le malheur de ceux contraints à l’exil ; l’eau qui recouvre, enfin, les maisons abandonnées, les prairies fleuries, les murets des champs et les clochers des chapelles mais qui se révèlera une épée de Damoclès, un danger terrible, pour ceux-là mêmes qui l’avaient défiée et qui avaient fait recours à tous les moyens pour s’en emparer.

Et finalement, ce sera l’eau qui vaincra la présomption et l’arrogance, humiliant ceux qui auraient voulu la contraindre et reconnaissant ainsi, implicitement, le bon droit des fornereins. Malheureusement trop tard.

Alexis Bétemps

Interview réalisée par: Alexis Bétemps le 11/4/ 2002, à Aoste chez Sylvain Bois.

Témoins :

Bois Louis de Gino (BL), né à Valgrisenche en 1936, résidant à Pontey

Bois Nathalie (BN), née à Valgrisenche en 1929, résidant à Valpelline

Béthaz Philippine (BP), née à Valgrisenche en 1926, résidant à Champrotard de Villeneuve

Béthaz Judith (BJ), née à Valgrisenche en 1925, résidant à Champrotard

Béthaz Amato (BA), né à Valgrisenche en 1933, résidant à Champrotard

Bois Sylvain (BS), né à Valgrisenche en 1915, résidant à Aoste

BA Sèn todzor restà catchà tan i mèntèn di soldà que di-z-ovré

(Nous étions toujours entourés de soldats et d’ouvriers)

BL Me rappello que can l’é-t-arrevéye su la camionetta de Scavarda, no siàn a l’azile…de l’azile sèn tcheu chortì…no siàn an djéizéya outor de seutta camionetta a vére comme l’ie féite perqué te n’èn véjé maque euna va savèi can

(Je me rappelle quand la camionnette de Scavarda(1)Nom de l’entrepreneur qui venait d’achever la route carrossable qui reliait Valgrisenche à la vallée principale. est arrivée la première fois, nous étions en pension…Nous sommes tous sortis de la pension…Nous étions une dizaine autour de la camionnette pour voir comme elle était faite parce qu’on en voyait seulement une de temps en temps, et jamais à Valgrisenche.)

BN Lé fornerèn allavon ba a messa é can passavon su, lé sion todzor réunì é tsantavon, tsantavon canque lo nat, canque miéi-nat. Tsanté paré, n’i jamé pi sèntì tsanté. Lamavon bièn tsanté é sèn féyave l’armonia dou paì.

(Les habitants de Fornet descendaient pour la Messe et quand ils remontaient, ils étaient toujours en groupe et ils chantaient jusqu’au soir, jusqu’à minuit. Je n’ai jamais plus entendu chanter ainsi. Ils aimaient bien chanter et ça favorisait l’harmonie dans la communauté.)

BL Lo mèi de méi allijàn ou tsapelet a Borgar, perqué l’ie-pi la tsapalla étô dou Sevèi perqué no ou Sevèi n’ayàn pa de tsapalle. Lé, n’ayé totta la fameuille de lavôn Edouar que tsantave. No-z-atre…No, no siàn doze pi eun, la tanta, eun fameuille, mé n’ayé pa eun bon a tsanté. La mamma tchéica…

(Au mois de mai, nous allions à Beauregard pour le chapelet, la chapelle de Beauregard était aussi la nôtre puisque nous n’en avions pas au Sevey. Là, il y avait toute la famille de l’oncle Edouard qui chantait… Nous, en famille, nous étions douze, treize avec ma tante, mais il n’y en avait pas un avec la voix pour chanter ! Maman, peut-être…)

BL Can no siàn ou méicho, foua de la période de l’icoulla, lo mateun t’allave eun tsan é la dèi-noua étô…Euntre lé dou momàn, t’ayé lo tèn d’allé féye eun paqué de bouque, coillé lo llet, lo bouque tri, sèn que lé lavèntse l’ayàn portà ba, pe possèi aviéi lo fouà. Mamma-gran é mé, tchica pe cou, se fiave lo tri pe to l’iveur.

(Quand nous étions à la maison, quand il n’y avait pas d’école, le matin, on allait paître et l’après-midi aussi…Entre les deux, on avait le temps d’aller préparer un paquet de bois, ramasser le menu bois, ce que les avalanches avaient descendu, pour pouvoir allumer le feu. Grand-mère et moi, un peu à la fois, on préparait le menu bois pour tout l’hiver.)

BL Dze sio eun tsan avoué ma seròou, dz’ayò ouet an, ma seròou, salla que ara l’é ou Madagascar, n’ayé chouéi. No sian su a…euntre Boure é lo Sevèi, ara lo nom dou pra me veun pa…eun véi no-z-é-t-alla ba ou mèntèn di-z-almàn que l’ion eun trèn de yérì su…mé n’ayò pouéye: pa issà bon d’allé ba…Llé, a chouéi-z-an, l’é partia totta soletta, l’é-t-alléye ba, l’a ramassà si véi, l’a porta-lo su,gneun l’a pa fa-lèi rèn

(J’étais au pâturage avec ma sœur, j’avais huit ans, ma sœur, celle qui actuellement est à Madagascar, en avait six. Nous étions à… entre Bonne et Le Sevey, je ne me souviens plus du nom du pré…quand un veau est descendu rejoindre les Allemands qui étaient en train d’avancer…Moi, j’avais peur : je n’ai pas eu le courage de descendre…Elle, à six ans, est partie toute seule, elle est descendue, elle a repris ce veau et elle l’a remonté, personne ne l’a touchée.)

BA Mé étô allavo eun tsan can dz’io petchou…allavo òoutre pe L’Illa, ba a l’Eunvermèi ( ?) é ba dézô,eun fase ou Sevèi, a pe pré léi…n’ayé eun quieurtì mé pa cllèndà…n’ayàn dave vatse tsataréle…de mèinà no siàn an bènda, todzor léi a dzoyéi…pa avèitchéi lé vatse, é lé vatse son-t-alléye ba, a si quieurtì. Apréi, yan su Mariutcha é di : « Te savisse, Amato ! La Djénia l’é totta nèye de maleusse! T’a lèichà alléi ba lé vatse ou quieurtì!” Mé ozavo paméi passéi pe le Sevèi…

(Quand j’étais enfant, moi aussi j’allais au pâturage… J’allais du côté de Lillaz, en bas à l’Eunvermey, en dessous, en face du Sevey, plus ou moins par là… Il y avait un jardin potager qui n’était pas protégé par une haie en bois…Nous avions deux vaches qu’on n’envoyait pas à l’alpage en été…Nous étions une bande d’enfants, toujours en train de jouer… Nous avons nègligé les vaches qui sont descendues au jardin. Après un moment, arrive Mariuccia et dit : « Si tu savais, Amato ! Eugenia est furieuse ! Tu as laissé paître les vaches dans son jardin potager ! ». Je n’osais plus traverser le Sevey…)

?? Me rappello que mamma-gran de Gino allave ya avoué de sac remassé lé fremillé, pe de llet, pe beutté dézô lé dzeleunne.

(Je me rappelle que la grand-mère de Gino partait avec des sacs pour ramasser les fourmiliers(2)On les prenait en automne, quand les fourmis s’étaient déjà cachées sous terre pour l’hiver., utilisés comme litière, dans le poulailler.)

BL No, d’iveur no restijàn ou bòou. N’ayàn euna cllènda euntre lé vatse é no. Pe no féye lo bèn, la mamma beuttave eun ridô, a eun anglle dou bòou, euna tsanna avoué l’éive dedeun.

(Nous passions l’hiver à l’étable. Une haie en bois nous séparait des vaches. Pour nous faire prendre le bain, maman tirait un rideau, dans un coin de l’étable, et nous mettait dans une tine pleine d’eau.)

??? Le mèinà dzoyavon a se catché, a la péra diavon. Allavon se catché deun lé retse di vatse, déré an meraille.

(Les enfants jouaient à cache-cache, à la péra comme nous disions. Ils allaient se cacher dans les mangeoires, derrière une paroi.)

BA D’iveur, yòou l’ie ‘nco tchica dret, cayavon d’éive, bajôn deur, pe colatté ba avoué lé soque dedeun si gaillôn.

(En hiver, où il y avait un peu de pente, on mettait l’eau (sur la neige) et on damait, Cela pour pouvoir glisser avec nos socques, sur cette sorte d’entaille de glace.)

?? Eun cou, l’an carèntedoù, l’a dzalà l’éive é no-z-a fallù allé to l’iveur, di Rèi tanque a sèn Jozé ba eun Djouéye lavé lé patteun

(Une fois, en 1942, l’eau a gelé et nous avons dû aller, pendant tout l’hiver, des Rois à Saint-Joseph, laver le linge dans la Doire.

?? Caroline féyave allé si melet yòou se voille, fayé savèi lo prènde. Caroline allave a tsevà, féjé lo tsòoussôn eun tornèn ba de Revéya, porté ba lé fontine, llé é Floméne de Mérì de Michel

(Caroline savait faire aller le mulet où elle voulait, il fallait savoir le prendre. Caroline allait à cheval en tricotant, en descendant de Revine(3)Alpage sur le versant gauche du vallon qui va vers le Col du Mont., d’où elle descendait les fontines, avec Philomène d’Emeric de Michel.)

?? Pappa l’ayé fa euna lleudze pe trèiné ba lo lasséi eun D’Eilliéze, lo mèi de mâs…beuttave lé brènde dessù… can l’eumpléyavon pa, prènjô salla lleudze, n’i ‘nco la fotografie, avoué Caroline…é totte dave dessù !

(Papa avait fait une luge pour porter le lait en Dès l’Eglise(4)Nom du chef-lieu de la commune, à une dizaine de kilomètres des villages les plus éloignés, le mois de mars…il la chargeait de hottes à lait…quand il ne l’utilisait pas, je m’emparais de la luge, j’ai encore une photographie, avec Caroline….Toutes les deux dessus…)

 BL Lé cornaille l’ie la premiéye baga que te féjé can te sayè eumpléyé lo coutéi…no siàn de fameuille tellemàn nombreuze que lé parèn l’ayàn pa lo tèn de te lé féye. O te le baillavon caque-z-amì ou qui l’ayé eun lavôn dzovéyo. Lé pi dzènte l’ion de reseleun, ou de dròouze… mé lé pi dzènte l’ion de reseleun.

(Les vaches en bois, c’était la première chose qu’on sculptait dès qu’on avait appris à se servir d’un couteau…Nous avions des familles tellement nombreuses que nos parents n’avaient pas le temps de nous les sculpter. Si tu ne savais pas les faire, ou tu avais des amis qui te les donnaient ou bien un jeune oncle. Les plus belles étaient en bois de rhododendron ou d’aulne de montagne… Mais les plus belles étaient en bois de rhododendron.)

??? Lé vioù, ou tèn de nousse parèn dzoyavon i botôn…de cou teriavon ya lé botôn di pantalôn, restavon sènsa botôn é leur mamma lé ruzave.

(Les vieux du temps de nos parents avaient joué aux boutons…parfois, ils arrachaient les boutons du pantalon, ainsi, ils restaient sans boutons et leur mère les grondait.)

??? No-z-atre n’ayàn-pi la montagne…No fayé yérì ba canque a la Lé de Tsamèn, canque a Rotsefor, euncontre i vatchéi que portavon su lé vatse. Fajé lé meréi su : leur tornavon ba. Si dzor lé, salle que allavon su l’ayàn de dzèn carà é l’aprà beuttavon battre salle vatse : a ! que féissa, que féissa !

(Nous avions l’alpage…Lors de l’inalpe, nous devions descendre jusqu’à la Lex de Chamin, jusqu’à Rochefort, à la rencontre des propriétaires des vaches habitant le fond de la Vallée et de leur troupeau. Les propriétaires nous les confiaient et rentraient chez eux. Nous devions les accompagner en haut. Ce jour-là, les vaches avaient des sonnailles superbes et l’après-midi nous les faisions combattre : quelle fête ! quelle fête !)

??? Me rappello can si alléye a la sèina d’an. No siàn partì mé Justèn. Sèn allà su eun Boure, to su pe si tsemeun que l’ie plèn de nèi. De Boure sèn allà ba é sèn allà canque ou Revéise ! Su eun Prayôn, su eun Seréi, su ou Plantéi …E n’ayàn-pi dave bourse pléye de tsassagne, n’ayàn pròou a féye a porté…Sèn tornà arrevé a mèizôn que l’ie nat !

(Je me rappelle quand je suis allée demander l’étrenne pour l’année nouvelle. Nous étions partis, Justin et moi. Nous sommes montés à Bonne, par ce chemin plein de neige. De Bonne, nous sommes descendus jusqu’au Revers(5)Le dernier village de Valgrisenche, celui plus en aval. Cela fait plus de 15 kilomètres ! ! Puis nous sommes remontés vers Prariond, Ceré, Le Planté…Nous avions deux sacs pleins de châtaignes, nous avions de la peine à les transporter…Nous sommes rentrés à la maison qu’il était nuit !)

Ll’ie eun ommo, de Dzerballa que féyave lo tor de totta Vagresèntse, Borgar é Lo Sevèi eun particulié, p’arrèndjé lé soque, pe féye de soque. Déziré, can arrevave su avouéi no, restave dou trèi BL mèis perqué euntre an baga é l’atra…Lé déréi tèn, l’ie bièn amì de mammagràn, tchica de parèn… adôn allave-pi tchertchéi lo paraplu p’arrèndjéi, de petchoude bague , to pe possèi s’arréisséi. A mé m’a fa étô de botte…Déjô alléi avouéi lé Salézièn é d’itsatèn no portavon eun mèis a la mer. No-z-an deu de no féye de sapèi p’alléi a la mer…n’èn fa féye lé sapèi a Déziré…l’a fa-lé ‘nco dzèn..mé llu, l’a betà-lèi lé cllou dézô ! Ba a la mer, ba pe seutte tsaréye d’Alassio…de Vallecrosia…eun fracas.

(Il y avait un homme, de Gerbelle, qui parcourait toute la paroisse, Beauregard et Le Sevey en particulier, pour faire ou réparer les socques. Désiré, quand il arrivait chez nous, il s’arrêtait trois mois, entre une chose et une autre…Les derniers temps, il était devenu bien ami de grand-mère, ils étaient même un peu parents…Alors, elle partait chercher des parapluies pour les faire réparer, et aussi d’autres petites choses, tout çà pour avoir le prétexte de s’arrêter encore…Il m’avait même fait des chaussures… Je devais entrer chez les Salésiens qui, en été, nous amenaient à la mer. Il nous ont dit de porter des sandales pour la mer…Nous avons donc demandé à Dèsiré de faire les sandales. Il les a faites belles mais il a mis les clous en dessous ! Et moi, à la mer, dans les rues d’Alassio…de Vallecrosia…un fracas !)

BA No n’ayàn la réisa. No ramassavon la laza é apré l’eumpléijàn pe beutté i sènlle.

(Nous avions une scierie hydraulique. Nous ramassions la résine des mélèzes et nous l’utilisions pour graisser les courroies.)

BA Su léi, n’ayé an groussa armonia euntre lé dzé..siôn todzor de bon umeur…tchica, no n’ayàn la réisa, pi n’ayôn lo bou…ll’ie an groussa collaborachôn pe tan de bague.

(Là-haut, une grande harmonie régnait entre les gens… Ils étaient toujours de bonne humeur… Nous, ma famille, nous avions une scierie et le taureau aussi…Il y avait une grande collaboration pour un tas de choses.)

BA N’ayé de fameuille assé organizéye…de ouet, djéi personne ou feunque de pi…féyavon la polenta, pi, eun dzor féyavon la sosa, le paste, eun dzor féyavon lo ris, eun dzor polènta é lasséi, polènta é lasséi bièn chovèn. La baze l’ion lé trifolle é la polènta… pan fromadzo é lo lassi.

(Il y avait des familles assez bien organisées…de huit, dix personnes ou même plus… Ils faisaient la polente, puis, le jour après des légumes cuits avec du lard ou les pâtes, un autre jour ils faisaient le riz, puis polente avec du lait, polente et lait c’était fréquent. Les pommes de terre et la polente étaient à la base de l’alimentation…pain et fromage, et le lait.)

??? No fijàn euncô bièn de trifolle…d’itsatèn, adôn, l’ie la polènta…se tchouéjé lé biche d’òoutôn, se féyavon tchica de sòouseusse, tchica de vianda, de fromadzo…la demèndze, la pasta…caque cou lo ris…E féjè eunco bièn de ris ou lassì.

(On préparait souvent les pommes de terre…en étè, c’était plutôt la polente… En automne, on tuait un mouton ou une chèvre, on faisait un peu de saucisses, un peu de viande, du fromage…le dimanche, des pâtes…parfois le riz…on faisait souvent le riz au lait.)

BA L’ayàn pa tcheut de vatse mé case, qui pocca qui bièn. Caqueun, de cou, l’ayé de fèye. Lé fèye l’ie la baga que salvave tchica…vegnavon ba d’òoutôn, lé fèye, é lo mèi d’otobre commènchavon a tchouéye lé fèye, dijavon lé beuchette, devàn que tchouéye la grèichéye ou féye de sòouseusse ou salle bague léi…caqueun l’ayé lo gadeun mé pa-pi tan de gadeun…

(Presque tout le monde avait au moins une vache. Quelqu’un, parfois avait des moutons. Le mouton venait toujours à notre secours…En automne, les moutons et les chèvres, qu’on appelait menu bétail, descendaient des pâturages en altitude et en octobre on commençait la boucherie familiale, plus tard on tuait la vache…quelqu’un avait aussi un porc…)

BL La demèndze, lo mateun, te féjé lo boillôn é te medjave lo boillôn devàn qu’alléi a Messa, é can te tornave su, te medjave-pi lo bollì avoué lé trifolle. La tsér se fiave d’iveur, eun cou pe senar, de cou gneunca.

(Le dimanche matin, on préparait le bouillon et on le mangeait avant de partir pour la Messe. En rentrant, on mangeait le pot au feu avec des pommes de terre cuites à l’eau. La viande, on la mangeait surtout en hiver, une fois par semaine, et encore !)

BA D’itsatèn féyavon achouétéi a cheumura…la beuttavon sètchéi, a eun sertèn momàn, lo mèi d’avrì, deun la garde-roba…pa tcheut, mé l’ie bièn l’abitude…apré fèyavon-pi lo boillôn avoué seutta tseur, la tseur forta, féyave lo boillôn blan.

(Pour l’été on préparait la viande à la saumure…on la faisait sécher, au mois d’avril, dans une pièce aérée…ce n’était pas pour tout le monde, mais l’habitude était bien celle là…On faisait le bouillon avec cette viande, la viande forte, c’était un bouillon blanc.)

BL Mon pappa allave beun a la tsasse mé n’i jamé vu-lèi porté rèn i méicho… se medjave lo san : lo san se féyave caillé, se copave a toc é se féyave frecachéi. De la béiche, se medjave tot, feunque lé coque.

(Mon père allait bien à la chasse, mais il n’a jamais rien porté à la maison… Par contre, on mangeait le sang : on le faisait cailler, on le coupait en tranches et on le fricassait. On mangeait tout de la bête, même les sabots.)

BL D’itsatèn ll’ie tchica de pezet, de fave, de pos, de gneuffe, de-z-ignôn, còouse, la salada…no eun fameuille no sopportijàn pas lo minestrôn perqué se féyave pa a moddo : mamma-gran l’ayé lo vicho de to beuttéi ba é can la pasta l’ie couéite l’ie to couet…mé la verdeura l’ie pa couéite.

(En été, il y avait des petits-pois, des fèves, des porreaux, des carottes, des oignons, des côtes, des salades…nous en famille n’aimions pas le minestrone parce qu’on ne savait pas le faire : grand-mère avait la mauvaise habitude de faire tout cuire en même temps et quand les pâtes étaient cuites, elle décidait que tout était cuit…mais les légumes n’étaient pas cuits.)

?? S’utilizave tchica l’eurba…lé vercoueugne, lé-z-ourtie, lé lèngaboù, lé sicorie, to sèn l’ie bon.

(On utilisai aussi les herbes …les épinards sauvages, les orties, la renouée bistorte, le pissenlit, tout cela était bon.)

BL Can t’allave eun tsan, d’òoutôn te lèichavon féye lo fouà perqué féjé fret … no allijàn robé caque trifolla, lé rave pa tan perqué no lamijàn pa, é no féijàn couéye deun la braza.

(Quand on allait paître, en automne, on nous permettait d’allumer un feu parce qu’il faisait froid…nous allions voler quelques pommes de terre, plus rarement les raves que nous aimions moins, et nous les faisions cuire dans les braises.)

BL E feméi lo llet ! Mé, me rappello eun cou, no siàn su eun Roché. La mamma l’ie su i Plantse a sarclléi lé trifolle. L’a vu de feun que allave òoutre é eun sé…can sèn arrevà ou méicho no-z-a baillà an lavà de téissa!

(Et nous fumions les aiguilles du mélèze ! Je me rappelle qu’une fois nous étions au Rocher. Maman était aux Planches en train de sarcler les pommes de terre. Elle a vu de la fumée qui allait par-ci, par-là…Quand nous sommes arrivés à la maison elle nous a donné une belle lavée de tête !)

BL Lé déréi-z-an, que l’ie-pi dza Pier dou Josef, que portave su la frutte ou que l’ie caque martchàn que la demèndze l’ie lé, su la plasse, apré la messa …sèn, lé déré-z-an…perqué, su léi de frutte n’ayé pa.

(Les derniers années, il y avait déjà Pierre de Joseph qui montait des fruits et aussi quelques marchands, le dimanche après la Messe, sur la place de l’église…c’ètait les dernières années… autrement, là-haut les fruits ça n’existait pas.)

BA Lo dzor dou patrôn féjaon de sambaillôn, tchica de dousse, la fiocca…la fiocca oué !

(Le jour de la fête patronale on batait des œufs avec du vin, quelques gâteaux, de la crème fouettée…oui, la crème fouettée !)

?? D’ouillo n’ayé pocca a sisse tèn lé, se beuttave feunque la crama pe la salada, eun tèn de guèra, perqué n’ayé pa d’ouillo pe beutté… de vérégo avoué tchica de veun breusque.

(A l’époque, il n’y avait pas beaucoup d’huile, parfois, on utilisait la crème pour la salade, pendant la guerre, quand on n’avait pas d’huile…le vin acide pour le vinaigre.)

BL Ou tèn de guèra, vardavon la sèiletta pe féye lo cafféi, l’ordzo…lo cafféi se féjé dedeun euna cassérola, devàn faillé lo beurléi.

(Pendant la guerre, on faisait le café avec l’orge…on le faisait dans une casserole, mais avant il fallait le brûler.)

?? Lo pappa portave ba eun queuntal de trifolle é portave su eun queuntal de tsassagne, veugnavon ba eunqueillà pe lo Grantouì.

(Papa descendait avec un quintal de pommes de terre et remontait avec un quintal de châtaignes, il allait du côté du Grand-Haury(6)Village de la commune d’Arvier, à quelques sept cents mètres d’altitude, au débouché de la Valgrisenche..)

BL Siàn a l’azille , Mé é Djordjo’ d’Imille no siàn eunsèmblo, contre a la coutse…é léi, baillavon de tsassagne dou cou, trèi cou pe an. No arrivaon a n’èn beuttéi ya an serta cantità é me rappello que se beuttavon dedeun an metara pèndua contre la coutse que tchoué lé mateun euna pe eun…pe totta la senar..,

(Nous étions en pension, Georges d’Emile et moi, nous avions les lits l’un à côté de l’autre…parfois, on nous donnait des châtaignes, trois fois par an. Nous en cachions une certaine quantité et nous les cachions dans une mitaine pendue au lit. Et tous les matins, une chacun, pendant toute la semaine…)

BL Tanta Caroline que l’ie métressa eun veulla l’ie bièn esperta pe prènde lé rèinoille…parjé avoué la brènda dou lassé…veunte.seun litre, é la portave pléya, deun la materà. I méicho… se medzavon…lo déré an de guèra ou djeusto apré la guèra que se trovave pa lo savôn, sèn allà coueillé lé rèinoille é n’èn fa lo savôn di rèinoille.

(Tante Caroline, qui était institutrice à Aoste, avait mûri une certaine expérience pour capturer les grenouilles…Elle partait avec la hotte pour le lait…vingt-cinq litres, et, en une matinée, elle la remplissait. A la maison…on les mangeait…La dernière année de guerre, ou tout juste après la guerre, quand on ne trouvait pas de savon, nous avons « cueilli » des grenouilles et nous en avons fait du savon.)

BL Mammagran l’a jamé créyù que la diga l’issan féte é l’a jamé voulù ammettre que déjaon la féye.

(Grand-mère n’a jamais cru qu’ils auraient fait le barrage et elle n’a jamais voulu admettre qu’ils devaient le faire.)

B.S. Usel Fransoué de Borgar, lèi diavon « lo Patriarche », deun lé-z-an trènta dijet, eun pènsèn ou patrôn de son veladzo, Sènt Or : « Sènt Or se lèiche pa moillé lé pià ! »

(Usel François, du Beauregard, surnommé « le Patriarche », dans les années 30, disait, en pensant au saint patron de son village : « Saint Ours ne se laissera pas mouiller les pieds !)

BJ L’an tan fèi de salle sonde…ou mèntèn di pra, beuttavon ba si pa veuro de mètre a fon salle sonde.

(Ils ont tellement fait de carotages…au beau milieu des prés, je ne sais pas jusqu’à quelle profondeur.)

BA De puis n’ayé tsaque seuncanta métre a peu pré, su i Plan de Sepleun, su i Sevèi…leur l’ayàn fata de la sabbla pe la diga é louyôn savèi devàn comme l’ie salla sabbla… perqué se fayé fé yérì su la sabbla de dézô l’ie différènta la questchôn…l’ayàn dza féi-nèn devàn la guèra…todzor pouéye que lé vatse, lé mèinà fissan tséizù dedeun.

(Ils avaient fait des puits tous les cinquante mètres à peu près, au Plan de Suplun, au Sevey…Ils avaient besoin de sable pour construire le barrage et ils voulaient vérifier au préalable la qualité du sable… parce que s’il fallait monter le sable de la vallée principale, la question se posait d’une manière différente… Ils avaient déjà carotté avant la guerre… Nous craignions toujours que les vaches ou les enfants tombent dedans.)

BL Can costruijàn la « teleferica » que de Levrogne arrevave su eun Vagresèntse, l’ayon fa de pal eun bòouque adôn, perqué déjé isse an baga provizouéra salla…portavon lé corde…Mé me rappello d’avèi vu de file de-z-òouvréi, tchardjà, avoué tsaqueun eun roulô de salla corda que l’ie pléya de gra…siàn tcheu pouer de gra ! Déjàn féye de fateugue énorme.

(Quand ils étaient en train de construire le téléphérique qui, de Liverogne, arrivait à Valgrisenche, ils avaient préparé des poteaux en bois, parce que cela aurait dû être quelque chose de provisoire… Ils montaient des câbles…je me rappelle avoir vu des colonnes d’ouvriers chargés, chacun avec un rouleau de ce câble qui suintait le gras…Ils étaient tous sales de gras ! Ils devaient supporter des fatigues énormes.)

BS L’ayàn tcheut, depì dé-z-an, seutta préoccupachôn pe la costruchôn de si lac. Sènsa savèi rèn de sèn que se déjè féye…La populachôn l’ie eumprechoréye. L’an trèntesénque l’an commènchà, léi eun Marioulla : l’an fa eun puis de profondeur é eugn’atro dou coté de Boure…si pa tanque yòou son allà…Lé rèzultà, gneun de no-z-atre lé sayé pa. Apré, n’èn vu que n’ayé todzor eun jométre su nòousse terrèn. a mezeréi, sènsa no déye rèn. Apré no sèn appesù que mezeravon l’éive ou Sevèi.. Prégnavon la tèmpérateura é la mézeura. Aprè l’an commènchà lé travaille : l’an commènchà p’atseté lé propriété que l’ion fran nésessére. L’ion acossemà a violé lé propriété di-z-atre sènsa déye rèn. Devàn salle colosse que l’an lé-z-avocà, que son puissàn, lé dzé l’ayàn tchéica de timidità de s’oppozé…Leur, a la feun de l’an, convocavon tcheu salle que retegnavon l’isson fa-lèi de tor é baillavon eun petchoù susside, eun petchoù dedomadzemèn. So to dret devàn la guèra.

(Les gens avaient tous la même préoccupation, depuis des années : la construction du barrage pour faire un lac. Sans jamais avoir été informés sur ce qu’on pensait faire. La population était impressionnée… Ils avaient commencé en 1935, à Marioullaz : ils ont creusé un premier puits profond, puis un autre, vers Bonne… je ne sais pas jusqu’où ils ont creusé…personne d’entre nous ne connaissait les résultats. Nous constations qu’il y avait toujours un géomètre sur nos terrains en train de mesurer, sans nous donner d’explication. Enfin, nous avons compris qu’ils mesuraient l’eau, la portée de la Doire, au Sevey. Ils prenaient la température et le débit. Puis, ils ont commencé les travaux : ils ont commencé par acheter les propriétés strictement nécessaires pour les premiers travaux. Ils avaient l’habitude de violer la propriété des autres sans justifications. Devant ces colosses, munis d’avocats puissants, les gens étaient craintifs, avaient peur de s’opposer… A la fin de l’année, ils convoquaient tous ceux qui, d’après eux, avaient subi des dommages et ils leur donnaient une petite subvention, un petit dédommagement. Cela, tout juste avant la guerre.)

BN An compagne de no dijé : « De nat, allissàn lèi tapéi ba lé travaille que fan de dzor ! » Pe déye que tcheut l’ion eungravablo de devèi queuttéi lo paì é allé ya.

(Une amie à nous, enfant, disait : « Et si l’on allait démolir la nuit ce qu’ils construisent le jour ! ». Cela pour dire que tout le monde souffrait de devoir quitter le Pays et de s’en aller.)

BA Mé, me rappello que fran sèntù déye, n’io su eun montagne, su a La Béna…l’é-t-arrevà su lo pappa « Si cou l’é désidà ! » L’ie l’an carèntesat, lo mèis de juillet.

(Je me rappelle que j’ai appris que les travaux allaient commencer quand j’étais à l’alpage, à la Bénaz…Mon père est arrivé : « Cette fois c’est décidé ! » C’était en 1947, au mois de juillet.)

?? No, pappa l’a tan eusplecà-lèi que bastave féye lo canal, d’éive n’ayé pròou…é l’ayôn to fa lé canal devàn… mé l’an pa créyù : l’a fallù féye la diga !

(Papa leur a tellement expliqué qu’il aurait suffi de faire un canal, qu’il y avait assez d’eau…on avait bien fait des canaux avant….Mais ils ne l’on pas cru : il a fallu faire le barrage.)

BS Mé n’i vécù salla via di dzé que l’ayàn de préoccupachôn é que se dijôn euntre leur « Que voulon féye ? Sèn que no fan a no ? Se fiaon lo lac n’ayé beun de soluchôn euncô pe no!…” Adôn, n’èn commènchà a no convoquéi, a féye de réuniôn, tchica a Borgar é tchica a Forné…Dé reprézèntàn de la SIP son yérù a euna réuniôn é l’an sèntù nousse probléme. Leur predjavon bièn pocca. A la feun n’èn de-lèi: “ Vo-z-atre, sènque pènsade?” « No pènsèn qu’atsetèn, que no payèn…no, n’èn todzor l’arma de l’esproprio » Normalamènte pregnavon de terrèn é pa de veladzo euntcher é euna populachôn euntchéra. Sèn, l’ie l’an seuncanta…Mé é Gra d’Uzé sèn allà ba a la Vallée é no sèn fa resèivre pe lo prézidàn de la Vallée, Caveri. Llu l’a deut : « Lo décré d’esproprio mé dze l’i dza preste eunqueillà, dedeun lo terrèn, mé sèn-léi reste léi…Vo conseillo de féye eun consor, no no poueun vo-z-èidjé se vo féyade eun consor » Adôn sèn allà su, n’èn féi par i dzé de sèn que l’ayàn deut…l’ie pa-pi tan fasillo convèncre lé dzé a féi defèndre leur-z-euntéré a d’atre ! A la feun, mé si issà nommà secrétéro. N’èn écrì a la SIP pe déye que gneun poyé pamé traté personalamènte é que fayé passé a traver lo consor. N’èn ouver euna trattativa deun si sans : fayé avèitché la valeur di pra, di mèizôn é apréi, sèn que l’é issà grou, l’é que leur l’ayôn idà de maque prènde sèn qu’allave deun l’éive. No n’èn deu-lèi : « Na, na, pe no que déyèn allé ya é que déyèn tot abandoréi énque, fa trattéi su to lo bièn, canque su la poueunte di bèque ! » A sèntì sèn-léi, l’ayàn pamé tan voya…Sèn allà étô a Tigne perqué òoutre léi se féjè eun travaille similéro. Sèn allà òoutre Sezar Frasse, Edouar de Borgar, Jan-Battiste Bozôn, Gra d’Uzé é mé. Ooutre léi, leur l’ayàn-pi lé mémo probléme maque que la Sosiétà Nasionale allave-pi avoué la man tchica pezanta… Lé dzé se siàn tellamèn étsaoudà que l’an beurlà lo chantié, to beurlà é fa sòoutéi…Sèn tornà eun sé é n’èn continuà comme n’ayàn commènchà : eun pri onnéto que lé dzé l’ussan pu se sistéméi ailleur, que lé dzé sissan issà contèn, é salle pourparlé l’an durà dou-z-an. Apréi, n’èn vèndù sènsa tro de probléme. Lé dzé l’ion pa accossemà a vére de tseuffre avoué chouéi zéro é sèn lé-z-eumpréchorave tchica…

(J’ai vécu ce moment de préoccupation de la population. Les gens disaient entre eux : « Que veulent-ils faire ? Que feront-ils de nous ? S’ils pensent faire un lac, ils ont certainement envisagé une solution pour nous !… » Alors, nous avons pris l’habitude de nous convoquer, de nous réunir un peu à Beauregard, un peu à Fornet…Des représentants de la SIP(7)Società Idroelettrica Piemonte. Il s’agit de la société chargée de réaliser l’ouvrage. sont venus écouter nos problèmes. Mais ils parlaient très peu. A la fin, nous leur avons dit : « Que pensez-vous ? » « Nous pensons accepter. nous avons l’intention de payer…mais nous pourrions toujours vous exproprier. » en général, ils achetaient des terrains mais jamais de villages entiers, toute une population. C’était en 1950…Grat d’Usel et moi nous sommes allés à l’Administration régionale et nous nous sommes fait recevoir par le président, Sévérin Caveri. Il a dit : « Le décret pour l’expropriation est prêt, ici, dans mon tiroir, Mais il restera là…Je vous conseille de former un consortium : si vous le faites, nous pourrons vous aider. » Alors, nous sommes remontés et nous avons communiqué aux autres ce qu’on nous avait dit. Il n’a pas été facile de convaincre les gens à déléguer la défense de leurs intérêts à d’autres personnes. Pour en finir, j’ai été nommé secrétaire. Nous avons écrit à la SIP pour communiquer que personne n’aurait plus traité personnellement et qu’il aurait fallu passer à travers le consortium. Nous avons commencé à traiter sur la valeur des prés et des maisons. Le gros problème a été celui de les convaincre qu’ils ne pouvaient pas seulement acheter le bien qui serait submergé par l’eau : « Non, non…nous devons nous en aller, nous devons tout quitter : il faut prendre en considération l’ensemble de nos biens, jusqu’au sommet des montagnes ! » En entendant cela, leur entousiasme s’est appaisé… Nous sommes allés aussi à Tignes parce que là on était en train de faire quelque chose de comparable. Nous sommes partis, César Frassy, Edouard de Beauregard, Jean-Baptiste Bozon Grat d’Usel et moi. A Tignes, c’était le même problème et la Société Nationale procédait avec la main lourde…Les esprits s’étaient tellement échauffés qu’ils avaient brûlé le chantier et fait sauter… Nous sommes rentrés et nous avons continué les pourparlers comme nous les avions commencés : un prix honnête pour que les gens puissent s’installer ailleurs avec satisfaction. Ces pourparlers ont duré deux ans. Après la vente s’est faite sans trop de problèmes. Les gens n’avaient pas l’habitude de voir des chiffres avec six zéros et cela les avait assez impressionnés…).

BL De to lo méicho, pe sèn que l’é de la streutteura, n’èn pa portà ya rèn…maque la péra que l’ie dessù lo portal de l’euntrada de servicho, possèn déye… perquè l’èntrada prènsipala l’ie grossa, pouchàn passé lé vatse, lé melet…l’ie an péra dessù avoué euna écrita: 1885. E salla no l’èn euncô ara a Pontèi, que l’a porta-la ba lo pappa.

(Nous n’avons pas pu amener avec nous grand-chose, du bâtiment…rien que la grande pierre au dessus du portail de l’entrée de service, pour ainsi dire…celle de l’entrée principale était trop grosse, par là passaient les vaches, le mulet…C’était une pierre avec une date gravée dessus : 1885. Encore maintenant, cette pierre que mon père a porté avec lui on peut la voir à Pontey.)

??? Mé me rappello todzor lo déréi iveur que dzi passà su léi, l’an seuncantedoù…que dézolachôn ! Tcheu sion ya, tcheu sion ya ! L’é issà eun iveur terriblo, lon ! Lo pappa é mé no siàn solet, lé ou Borgar…Véjé pamé passé gneun.. N’ayé euncô su a Forné salle de Jozé de Gra.

(Je me rappellerai toujours du dernier hiver que j’ai passé là haut, l’an 1952…Quelle désolation ! Ils étaient tous partis ! Tous partis ! Ce fut un hiver terrible, long ! Papa et moi, nous étions seuls au Beauregard…On ne voyait plus personne. Il n’y avait plus que ceux de Joseph de Grat, à Fornet.)

BL Lo pappa travaillave dza a la SIP…llu l’ayé fa djé-z-an todzor provizouéro…No sèn allà a Pontèi perqué ou pappa l’an baillà-lèi lo travaille a Covaloù, a sa quilométre. Seconda baga, no can sèn allà ya no siàn a sénque a allé a l’écoulla, eun pe cllasse di-z-élémèntére…fayé tchertché eun post tchica protso de l’écoulla é protso dou travaille pe lo pappa é protso de l’éilléze… eun jénéral lé-z-écoulle son beun todzor protso de l’éilléze…eun méicho avouéi ‘nco tchica de campagne perqué no su n’ayàn lé vatse.

(Papa travaillait déjà à la SIP…depuis dix ans mais engagé à titre précaire…Nous nous sommes établis à Pontey parce qu’on lui avait donné du travail à Covalou, à sept kilomètres de Pontey. Deuxième chose, quand nous sommes partis nous étions cinq à fréquenter l’école primaire, un par classe…Il fallait chercher un endroit près de l’école, près du travail de papa et près de l’église…en général, les écoles étaient bien toujours près de l’église…une maison avec un peu de campagne aussi parce que nous, là-haut, nous avions les vaches.)

BS Siprièn, l’ie-t-allà òoutre pe Franse, pe la Savoué…eun cou m’a deut : « Te deré m’accompagné òoutre pe Chambérì vére de grandze… » N’èn passà lo col dou Mon é ba…No-z-an fa vére de grandze que l’ion assé euntéressante. Siprièn avèitchave todzor é demandave : « E lo clliotchéi.yòou l’é ? »

(Cyprien était parti faire un tour en France, en Savoie…Une fois, il m’a dit : » Tu devrais m’accompagner à Chambéry voir des fermes… » Nous avons franchi le Col du Mont et en bas…On nous a montré des fermes plutôt intéressantes. Cyprien regardait toujours et demandait : « Mais où est le clocher ? »)

BN Lo pappa dijé : «  Tro llouèn de l’éilléze mé avèitcho pa ». De cou. coussavon pa tan, belle grandze, mé l’ion écartéye, llouèn de l’éilléze. L’é ‘nco allà ba pe lo Piémôn…Apré eun Veulla, ll ‘ie Ansermèn Alber que l’a deu-lèi que n’ayé an grandze eun Vapeleunna…L’ie aper de l’éilléze, maque que l’an demandà cazi tcheu lé sou que n’ayavon…sèn beun contèn que l’a combinà léi… é apréi, voya ou pa, no-z-a fallù queutté Vagresèntse é sèn allà léi…mé lo queur l’é restà su… eun bon bocôn de queur é l’esprì.. l’é seuncant an que sèn léi é voualà.

(Papa disait : « Trop loin de l’église, je ne regarde même pas. » Parfois il y avait de belles fermes, même pas chères, mais elles étaient à l’écart, loin de l’église. Il était allé même au Piémont…puis, à Aoste, Albert Ansermin lui a signalé une ferme à Valpelline… Elle était près de l’église, mais on nous a demandé pratiquement tous les sous qu’on avait…Maintenant, nous sommes contents que papa ait pu trouver l’accord… bon gré, mal gré nous avons dû quitter Valgrisenche et nous établir là…Mais le cœur est resté là-haut…un bon bout de cœur et l’esprit…Nous sommes là depuis cinquante ans et voilà.)

BL Lo pappa, avoué sisse de Pontèi l’a tribulà an mia…Llu l’a jamé prédjà lo pontézàn…La mamma, eun pocca tèn prèdzave lo pontézàn.

(Papa a eu quelques problèmes à s’intégrer avec ceux de Pontey…Il n’a jamais appris le patois de Pontey…maman, par contre, en peu de temps a appris le pontésan.)

BN No, sèn que n’èn ayòou bon tèn l’é que Vapeleunna l’a lo patoué bièn sèmblablo a si de Vagresèntse.

(Pour nous, ça a été plus facile parce que le patois de Valpelline ressemble bien à celui de Valgrisenche.)

BL N’èn attacà a travaillé la veugne….n’ayàn jamé vu-la. T’allave avoué sitte, pouì t’allave avoué si-léi, apré eun atro cou t’ayé caqu’eun a la dzornà que t’eunsegnave..eun d’an magnie,l’atro d’eun atra magnie…de totte salle magnie te vegnave-pi foura lo teun… « Te dèi vardéi lon, lon, lon…te dèi vardéi eun mouéi de brot » L’atro dijé : « Na, na, te fa coppéi é lo vardéi lo pi basse possiblo » Can s’èn arrevà a Pontèi, lo premiéi an, n’èn fa trèi tsardze de veun…apréi, sèn arrevà a nèn féye sat.

( Nous nous sommes mis à travailler la vigne…nous n’avions jamais vu une vigne…Tu allais avec l’un, après avec l’autre, puis tu allais à la journée avec un autre encore qui t’enseignait le travail…l’un d’une manière, l’autre d’une autre…en mettant le tout ensemble, tu trouvais ton système… « Tu dois tenir le sarment long, long, long…tu dois garder plusieurs sarments » et l’autre disait : « Non, non, tu dois couper, garder le sarment court, le plus court possible ». Quand nous sommes arrivés à Pontey, la première année, nous avons fait trois hectolitres de vin…après nous sommes arrivés à en faire sept.)

BA Mé, me rappello euncora tcheu lé nom di vatse …sayaon lé nom di vatse de totte lé fameuille…

(Je me rappelle encore les noms de toutes les vaches…Nous connaissions les noms des vaches de toutes les familles.)

BN Caque cou, dze trouvo que…drolo de pènséi que veuro de meulle-z-an sarèn-t-issà de dzé ou Tsapì , ara éziste paméi lo veulladzo é eun que l’a pa vu-lo sa pa qué…

(Parfois, ça me fait… drôle de penser aux gens qui ont toujours habité au Chapuis depuis des millénaires… Maintenant le village n’existe plus et qui ne l’a jamais vu ne sait rien…)

Notes   [ + ]

1. Nom de l’entrepreneur qui venait d’achever la route carrossable qui reliait Valgrisenche à la vallée principale.
2. On les prenait en automne, quand les fourmis s’étaient déjà cachées sous terre pour l’hiver.
3. Alpage sur le versant gauche du vallon qui va vers le Col du Mont.
4. Nom du chef-lieu de la commune, à une dizaine de kilomètres des villages les plus éloignés
5. Le dernier village de Valgrisenche, celui plus en aval. Cela fait plus de 15 kilomètres !
6. Village de la commune d’Arvier, à quelques sept cents mètres d’altitude, au débouché de la Valgrisenche.
7. Società Idroelettrica Piemonte. Il s’agit de la société chargée de réaliser l’ouvrage.