L’adieu aux alpes

Alexis Bétemps, L’adieu aux Alpes, in Le Flambeau N. 209, Printemps 2009.

Une belle bouse entourée d’herbe verte et quelques petites fleurs.
Une belle bouse entourée d’herbe verte et quelques petites fleurs.
L’alpe, pour moi, est une belle bouse entourée d’herbe verte et quelques petites fleurs. Ses couleurs sont tendres et sa forme évoque celle du soleil en tempête, source d’énergie. A mon avis, le jour où il n’y aura plus de bouses, il n’y aura plus d’alpes.La bouse n’est pas de la merde. On ne la mange pas, bien sûr, mais elle n’est pas sale. Surtout quand elle est sèche et, opportunément brisée, elle ressemble à du tabac. En plus, elle grouille de vie : chaque petit trou a son habitant et tout le monde s’entend bien. Du moment qu’on reste chacun dans son petit trou, bien sûr ! Comme dans un HLM.

C’est comme un village. C’est un engrais, un aliment pour les insectes et un bon combustible pour maintenir le feu.

***

C’est la première fois, cet été, que je ne suis pas montée à l’alpage, à l’alpe à moi… En montagne, comme disent les bergers.

Il est bien vrai que je commence à être un peu vieillotte. Douze veaux ! Mais je me sens encore bien en forme.

Evidemment, les projets du patron ne sont pas les miens…

Je l’ai compris le jour de la Saint-Bernard, le jour de l’inalpe. Le patron est entré à l’étable de bonne humeur et a détaché toutes les autres vaches en leur liant la chaîne derrière la sonnaille.

« Toi, cette année tu feras la sepéye(1)Littéralement soupière, vache qui ne montait pas à l’alpage pour assurer l’approvisionnement en lait de la famille pendant l’été. » m’a-t-il dit avec un brin d’hypocrisie en me tapant amicalement l’épaule. Comme si je ne savais pas, à mon âge ! On nous appelle sepéye, mais à la Saint-Michel, au retour du troupeau de l’alpe, nous devenons grèisséye(2)Littéralement graissière, vache qu’on engraisse pour la boucherie familiale.

Je ne verrai donc pas la Noël prochaine !

Tout de suite, je n’ai pas bien saisi la situation : je n’arrivais pas à croire qu’une chose pareille pouvait m’arriver. À moi, Couscous, reine de l’alpage de Vaudet pendant dix ans ! D’abord, reine des cornes, puis, chose extraordinaire, unique, reine du lait ! Puis j’ai pensé à l’herbe fine, fraîche et croquante des hauts pâturages, aux espaces infinis où l’on nous permet de paître, aux longs déplacements joyeux d’une station d’alpage à l’autre, aux paisibles conversations à la fin de la saison, étendues au soleil de midi, quand la présence du veau dans la panse commence à peser.

Un peu plus tard, j’ai bien réalisé que c’était la fin de tout. Et pas seulement celle de mon alpe à moi. J’ai pensé à Rubàn, à Paris, à Battaillón, à Evolène… Des amies chères, des vaches qui avaient déjà fait avant moi mon parcours… Je m’étais dite : « Elles sont vieilles » quand ça avait été leur tour. Et maintenant, c’est le mien…

Puis, je me suis consolée en pensant que la vie des vaches était ainsi. On ne peut rien y changer. J’ai eu quand même le privilège d’être une vache valdôtaine, une pie noire en plus. J’ai eu le bonheur de passer mes étés dans le plus beau décor du monde. Finalement, être abattue par une main amie, la main qui me donnait le sel et qui me grattait la nuque, est une consolation niée à la plupart des vaches… Quand je pense à la désolation de certains abattoirs !

***

Ma mère m’a eue qu’elle était à peine adolescente.

Après la Saint-Rosaire, la tradition du village veut qu’il n’y aie plus de propriétaires jusqu’à ce que la neige ne recouvre les champs, les prés et les bornes. Tout le bétail va paître ensemble la dernière herbe brûlée par le givre. Le village s’appelle Le Plan mais, malgré son nom, il est sur une pente à 1.500 mètres d’altitude et, à la fin du mois d’octobre, c’est déjà l’hiver. Ma mère était avec les autres veaux, tous ceux qui avaient passé leur premier été à l’alpage, tous ensemble. Elle a connu un jeune taurillon de son âge, du village à côté, que personne ne jugeait déjà capable de certaines performances. Ça a été le coup de foudre. Ils ne se sont plus quittés jusqu’à la Toussaint, quand ils ont dû regagner définitivement chacun leur étable. Papa connaissait des endroits à l’abri où l’on trouvait encore quelques touffes d’herbe fraîche. Il appelait maman pour partager le repas succulent. Ils étaient tout le temps ensemble et quand vers midi ils se couchaient près d’un grand érable pour ruminer, maman posait son museau sur le cou vigoureux de papa, les yeux liquides, perdus dans un rêve lointain. Leurs bergers de l’automne n’étaient que des enfants pleins d’envie de s’amuser. Le contrôle du troupeau était plutôt relâché…

Quand le patron s’aperçut que maman avait été fécondée, il se mit en colère comme personne ne l’avait encore vu.

« Qu’allons nous faire de ce veau qui va naître hors saison, au mois de juillet. Et va savoir quelle espèce de bâtard est son père !» répétait-il sans arrêt en faisant les cent pas autour de la table.

Maman eut même peur d’être vendue… Ou pire encore, de devenir steak dans un bref délai !

Puis le patron découvrit que le taurillon, loin d’être un bâtard, était né du sperme congelé, arrivé en contrebande en Vallée d’Aoste par le Col Collon, extrait d’un fameux taureau du Val d’Hérens. Il était de la dynastie directe des reines d’alpage du Valais !

À partir de ce moment, le patron prit l’habitude d’aller voir la jeune vache et de la caresser tendrement.

La mise bas se fit régulièrement. Le patron était un peu brouillon, mais pour l’occasion il se dépassa.

Maman était heureuse les premiers jours à l’étable. Elle me disait : « Tu ressembles tout à ton père : tu seras reine ! »

Mais hélas, le bruit de la prétendue faute de maman s’était répandu dans toute l’étable et même dans les autres étables du village. Quand elles vont à la fontaine, comme l’on sait, les vaches jasent…

Ses camarades regardaient maman d’un œil ironique, puis elles se retournaient vers la voisine, l’air complice. Elles ne pouvaient pas accepter le fruit du péché et faisaient semblant d’en avoir honte pour mieux médire. Maman laissait dire et pensait à son beau taurillon qu’elle ne reverrait plus. Elle avait été heureuse avec lui.

J’ai souvent pensé à elle après ma première fois.

A l’âge de deux ans on m’a surprise à cavaler une compagne. Alors, on m’a liée toute seule à l’étable où je frémissais d’un désir inconnu. Le lendemain, on me conduisit au village à côté et on me lia à un tronc fourchu. On amena ensuite un énergumène puant qui n’avait aucune intention d’accomplir son devoir. On a dû lui asséner deux bons coups de bâton sur les côtes pour qu’il décide de me monter dessus.

Trois coups très rapides et tout s’est terminé quand cela commençait à me plaire. La bête redescendit, se tourna de l’autre côté en secouant la queue avec force. Mon patron sortit le portefeuille et donna deux gros billets au propriétaire de l’énergumène. Quand on dit l’amour à payement ! J’ai pensé, alors, avec tendresse, à papa et maman.

***

Le même jour de l’inalpe, une heure après le départ du troupeau, Gaston, le fils du patron, est venu me détacher pour me conduire au pâturage. C’est un garçonnet de dix ans, pas encore mûr pour l’alpage. Il m’a amenée au Pessey, un pacage sec qu’on avait déjà brouté à la fin de mai, parsemé de mélèzes et plein de groseilliers sauvages. J’ai pensé avec envie à mes copines, entourés de fleurs et d’herbe fraîche, à 2000 mètres d’altitude. Mais j’ai réagi à la mélancolie. « Au moins, ici, il y a un torrent tout près », me suis-je dite, parce qu’en été, en bas, on peut aussi souffrir de soif au pâturage. Au Pessey, l’herbage n’est pas extraordinaire et je dois choisir mes herbes en zigzaguant entre les gentianes jaunes.

Tout à coup, je vois arriver en courant, avec le pis en branle, une chèvre poursuivie par Gaston, le bâton en l’air. Elle me passe juste à côté et bondit sur un rocher, hors de la portée du berger. Elle nous tourne le cul et se met à brouter les feuilles encore tendres d’un églantier, en attendant que le berger se calme. « Mon Dieu – me suis-je dite- pourvu qu’on ne la mette pas avec moi ! » C’est une grande chèvre au poil blanc, sans cornes, la ligne de l’épine dorsale couleur châtaigne, avec de longs poils soigneusement coiffés des deux côtés. Au cou, elle arbore deux superbes madjolìe(3)Pendillons de chair que certains animaux ont sous le cou. partiellement cachées par une barbiche blanche. De quoi rendre jaloux le plus beau coq du poulailler !

Gaston s’est calmé assez rapidement et il s’est mis à sculpter une écorce de mélèze pour faire la coque d’un bateau. Il n’en a jamais vu, mais il en a entendu parler. Et il a même vu quelques images de voiliers. Ses parents trouvent ce passe-temps pas du tout normal pour un rejeton d’alpagistes. Ils préféreraient qu’il sculpte des vaches. De belles vaches en bois de rhododendron, avec de grandes cornes cagneuses.

La chèvre saute du rocher et sans la moindre crainte se met à brouter à quelques centimètres de mon museau. Je me suis alors sentie en devoir de lui adresser la parole.

« Je m’appelle Couscous. Je sais… Drôle de nom pour une vache ! Mais mes patrons n’avaient plus beaucoup de choix(4)Conformément aux normatives européennes, l’association des éleveurs proposait chaque année une lettre de l’alphabet et tous les noms des veaux de l’année, sans se répéter, devaient commencer par la dite lettre. Ainsi, les derniers veaux devaient se contenter des noms encore disponibles.. Je suis née à la fin de juillet quand mes conscrites(5)Langage des vaches pour indiquer des vaches nées la même année. étaient déjà à l’alpage… J’ai été dix ans reine de Vaudet : deux ans reine des cornes et huit reine du lait ! »

La chèvre lève la tête et, en avalant la dernière bouchée, déclare : « Moi, je m’appelle Tseuccaz(6)Tseucca en patois valdôtain signifie chèvre sans cornes. et la raison de mon nom est évidente… J’ai quatre ans et j’ai été expulsée de tous les alpages de la Vallée d’Aoste pour avoir brouté les herbes rares dans trois jardins botaniques alpins différents. Il paraît que j’ai même dévoré une fleur himalayenne ! » En courbant le cou pour une nouvelle bouchée, elle ajoute : « Et j’ai même été malade comme un chien berger… Ils prétendent que c’est parce que, dans la fougue, j’ai aussi dévoré la pancarte en plastique avec le nom de la plante en latin… »

***

« Comment as-tu fait à être reine des cornes et reine du lait ? » me demande Tseuccaz, un jour de pluie, sous une barme.

« C’est toute mon histoire que tu veux savoir ! Bon ! Ecoute… J’ai grandi heureuse, cajolée par mon patron qui comptait beaucoup sur moi. À deux ans et demi, j’étais forte, avec des jarrets puissants et des reins agiles. La tête était plate et relativement courte, les cornes épaisses, pas trop longues, légèrement arquées. J’avais toutes les caractéristiques de la reine. Le patron m’admirait et me montrait avec orgueil à ses amis. L’année suivante, jeune maman, j’ai rejoint le troupeau des vaches. Une a une, les autres vaches s’approchaient, me reniflaient et, d’un bond soudain, elles m’attaquaient. Je reculais pour mieux pointer mes pieds de derrière, puis avec toute ma force, je tendais les muscles du cou et j’assénais une cornée. Généralement, l’adversaire n’attendait pas la deuxième ! Elle se retournait et s’en allait en branlant la queue avec dépit. Je n’ai pas eu le moindre problème pour m’affirmer au sein du troupeau. Je suis devenue la reine reconnue et les autres vaches m’ont toujours respectée. Mais je n’ai jamais eu la passion du combat. Je me bornais à me défendre. Je n’attaquais jamais. Le patron s’en est rendu compte. « Elle est forte, disait-il, mais il lui manque ce brin de méchanceté qui caractérise les vraies reines des cornes ». J’ai quand même porté le bosquet(7)Branche d’épicéa ou d’arolle décorée de rubans, de miroirs et de fleurs multicolores, attachée au cou des reines le jour de la désalpe. pendant deux ans. J’ai d’excellents souvenirs de la désalpe. Quand le troupeau traversait les villages, j’étais toujours la première, la tête haute avec une grande sonnaille, avec la reine du lait avec son bosquet de fleurs blanches. Les gens, au passage frottaient leur main sur mon dos reluisant et marmonnaient : « Dzènta béiche ! »(8)Belle bête!.

Mais ce n’était pas ma vocation. J’étais une vache pacifiste parce que je n’aimais pas les combats et antimilitariste parce que je n’aimais pas les uniformes. Mon projet intime était de devenir reine du lait !

***

A la fin d’un après midi, en pleine canicule, Gaston s’amuse avec ses bateaux en écorce dans une petite mare presque sèche. Le soleil couchant est déjà aux dernières vires du Bec de Tosse, l’autocar de ligne est passé depuis une bonne demi heure et Mariette de Sulpice a déjà fermé la porte du fenil pour la nuit. Il est grand temps de rentrer à l’étable. Apparemment, Gaston nous a oubliées… Tseuccaz est tout près de moi et est en veine de confidences. « Tu sais – me dit-elle – tu es la seule amie que je n’aie jamais eue. Nous, les chèvres on est plutôt complice qu’amie. Nous n’avons pas un naturel expansif. Et à part nous, on ne connaît que des moutons… Et les moutons, ma foi, tu sais… Les moutons sont des moutons : un devant et tous les autres derrière. Et celui de devant n’en sait pas plus que ceux de derrière. Rien d’encourageant pour entamer un rapport d’amitié ! Tandis que nous, les chèvres, on fait toujours ce qu’on veut… Difficile aussi de se faire des amis quand on est comme ça … Et toi, t’as des amies ? »

« Bien sûr que j’en ai… J’en avais une surtout, la pauvre… Tsiquettaz, elle s’appelait Tsiquettaz… C’était une pie rouge. Elle était docile, serviable, timide, avec une petite frange qui lui retombait sur les yeux, un peu simplette, mais toujours souriante. Elle était, peut-être, un peu trop coquette : elle avait fait recours à la chirurgie esthétique pour se faire redresser les cornes. Aucune vache valdôtaine ne l’avait fait jusqu’alors… Comme la plupart des pie rouges, elle cherchait la protection des plus fortes, ainsi elle venait toujours brouter près de moi. Comme ça, nous échangions quelques phrases. Elle était un peu écologiste. Elle faisait rigoureusement ses besoins à l’étable, bien proprement, dans la rigole ; elle renonçait à brouter les fleurs protégées par la loi régionale, à l’avant-garde en Europe ; elle refusait de déplacer quoi que ce soit sur son passage pour ne pas perturber l’équilibre naturel et prenait bien garde de secouer sa sonnaille pour éviter aussi la pollution acoustique.

Un jour quelqu’un lui a raconté que les vaches étaient les principales responsables du trou dans l’ozone. Elle en fut mortifiée. Le jour après, elle lit sur un hebdomadaire que les élans adultes, ses cousins du grand nord, contribuent au réchauffement de la planète en produisant plus de deux tonnes de CO2 par an. Cela représente les émissions de CO2 de deux vols aller et retour entre Oslo et Santiago du Chili. Elle fit une dépression. Elle répétait à toutes ses copines : « Tu sais, une vache pollue autant qu’une voiture et les élans comme deux avions! » Elle était ahurie. Alors elle a voulu donner son obole pour la sauvegarde de la planète : elle a décidé de ne plus péter… Ou mieux, de ne plus ventiler, comme on dit dans le langage des vaches, moins grossier que celui des hommes. Au bout de quelques jours, elle était enflée comme une montgolfière et explosa tout près du Plan-des-Mottes. Les bergers n’ont rien compris à la maladie et, chose extraordinaire, ils ont payé le vétérinaire pour l’autopsie. Celui-ci ouvrit la panse de la pauvre Tsiquettaz et trouva, collé au deuxième estomac, un préservatif troué, à qui on donna la responsabilité du malheur…

« Avec tous ces touristes qui foulent nos pâturages, il faudrait toujours bien laver l’herbe avant de la brouter… », me suis-je dite.

Finalement Gaston se décide à nous ramener au village. Il prend son bâton et sa veste usée, héritage de papa, de quand il était soldat.

« Alors, tu viens Couscous ? » me dit-il. « Alors tu viens Tseuccaz ? », dis-je en me retournant vers mon amie. « Tu crois être sur un sous-marin ? Moi je fais ce que je veux » me répondit-elle. Mais au bout de trente secondes, elle nous suivait l’air nonchalant.

***

Reine du lait ! Et pourquoi pas ?

Non seulement je suis contre toute forme de violence, mais je trouve aussi un peu naïf l’enthousiasme du patron quand j’arrive à asséner un bon coup de corne à une adversaire. Quel plaisir peut-il éprouver ? Finalement, ce n’est pas lui qui se bat ! Quel mérite a-t-il quand je gagne ? Chardon, une vache particulièrement cultivée, avec des lunettes couleur rouge foncé autour des yeux, disait qu’il exorcise ses frustrations en s’identifiant avec moi. Je n’ai jamais bien compris le sens précis de cette phrase, mais je crois qu’elle voulait dire que ce présomptueux se prend parfois pour une vache ! Il dit que sans reines il aurait déjà abandonné l’élevage depuis belle lurette, que les reines sont sa passion ! … Peut-être… Mais certainement sa passion est bien loin du sentiment qui a lié ma mère et mon père…

Et quand c’est moi qui encaisse un coup de corne ? Que ça me brûle et que les yeux pleurent… Croît-il vraiment que j’en ai du plaisir ? La passion ne devrait-elle pas être partagée pour être vraie ?

A ce propos, Tseuccaz a une autre théorie qui me semble exagérée : elle soutient qu’une reine a une valeur commerciale très élevée et que c’est une sorte d’investissement. En d’autres mots, que la passion des reines est plutôt la passion de l’argent. Je n’en sais rien…

En tout cas, avec moi le patron a été toujours gentil. Il m’étrillait personnellement, m’arrangeait la queue, me caressait le cou et avait toujours pour moi une pincée de ce sel rougeâtre, particulièrement savoureux. Il ne se contentait pas de poser quelques graines de sel sur ma langue rugueuse, mais il enfilait son poing avec le sel bien dans ma bouche…

Et Gaston aussi, son fils, m’aime bien. Nous sommes du même âge… Et lui, ce n’est certainement pas pour l’argent qu’il m’aime!

Comment faire pour devenir reine du lait ? Ce n’est pas si escompté. Mais heureusement qu’il y avait Chardon. Chardon était donc une vache très intelligente. Elle avait même été sélectionnée pour être clonée. Le patron s’y est opposé. « Je ne vais pas quand même multiplier une vache plus intelligente que moi » déclarait-il aux amis. La réponse de Chardon à mes questions a été lapidaire : « Tout dépend de ta tête, de ta volonté, me dit-elle, si tu le veux vraiment tu le seras, reine du lait. »

Ainsi, tous les jours, le matin en me levant pour la traite, pour me relaxer je répétais pendant toute l’opération : « Je veux devenir reine du lait ». Au pâturage, j’ai commencé à refuser toute provocation pour le combat. L’effort physique nuit à la production laitière ! Il faut dire que le respect que j’inspirais était tel, qu’il était rare qu’une autre vache me provoque.

Je ne restais jamais dans les courants d’air pour éviter les rhumes de poitrine qui bloquent les veines lactaires. Et enfin, j’ai appris à connaître les herbes, celles qui favorisent la levée du lait en premier lieu : la dzelenetta(9)Le trèfle des Alpes., la bistorte, les berces, le pissenlit en fleur et les violettes qui parfument le lait… Je me suis donc mise courageusement à diète. Pour cela, je dois le dire, j’ai été aidée par mes compagnes, qui, émues pour mon choix, me signalaient les endroits les plus riches en herbes laitières. Il me fallut deux années, puis, me voilà reine du lait, avec mon beau bouquet de fleurs blanches et des rubans toujours blancs. Je semblais une épouse. Et je défilais fière et heureuse derrière la reine des cornes, avec son bouquet flamboyant. Et dire que j’aurais pu facilement la battre…

* * *

« Moi, ce n’est pas l’esprit belliqueux qui me manque : ce sont les cornes » avoue Tseuccaz. Elle avait découvert son handicap, si ainsi l’on peut dire, qu’elle était encore adolescente. Provoquée par une copine elle a fait ce que font les chèvres : elle se lève droite sur ses pattes de derrière et se laisse tomber lourdement sur les cornes de l’adversaire qui l’attend pour contrecarrer le coup. Mais hélas ! En retombant, son crâne démuni s’abat sur les cornes noueuses de la copine et la pauvre Tseuccaz reste abasourdie quelques minutes, aux pieds de l’adversaire. Et elle comprend…

Les infirmités, souvent, aiguisent l’esprit, et notre Tseuccaz, ne voulant pas passer sa vie à supporter les vexations des chèvres à cornes, pense bien d’aller rendre visite à Nestor. Nestor est un vieux bouc, émissaire de profession, avec une vocation marquée pour la psychanalyse. Il reçoit Tseuccaz dans son cabinet, dans l’ombre sombre d’une barme humide. Après avoir bien écouté la requête de la chèvre sans cornes, il prend sa tête entre les deux pattes de devant et réfléchit. Tseuccaz sort de la barme rassurée. Le lendemain, alors que le petit troupeau de chèvres chômait au soleil tiède de septembre, la plus gaillarde des jeunes chèvres s’approche de Tseuccaz et l’invite à la bataille. Elle fixe les yeux de l’adversaire, recule d’un petit pas et se lève droite sur les pattes de derrière. Tseuccaz n’attend pas qu’elle lui tombe dessus : elle fonce, tête basse, contre sa panse. La gaillarde s’écroule à la renverse, se relève péniblement et s’en va en secouant la tête « Vraiment, il n’y a plus de respect. Où vont-elles les règles de la chevalerie ? » Depuis, aucune chèvre n’a plus osé défier Tseuccaz au combat. Les chèvres sont trop occupées à penser à elles-mêmes pour être rancunières et chercher la vengeance. Les autres chèvres ont ri de la mésaventure de la gaillarde et ont continué à s’occuper de leurs affaires. Tseuccaz avait gagné son combat. « Que veux-tu, Couscous, mon amie ! – conclut-elle – ce n’est qu’en bouleversant les règles que les plus démunis ont leur chance ! »

* * *

Ella a probablement mangé du triolé(10)Trèfle commun. mouillé de rosée. Sa panse est devenue énorme. Le premier berger lui a tiré le sang avec des lancettes neuves. Puis, il l’a renfermée à l’étable, dans l’obscurité, toute seule. Le jour après cela allait déjà mieux. Mais pour se rétablir, il lui fallait quelques jours de convalescences en bas, au Plan. Ainsi, Chardon, la vache savante, nous a rejointes, Tseuccaz et moi. Pendant ces trois jours passés ensemble, nous avons, nous aussi, en l’honneur de Chardon, eu droit aux meilleurs pâturages. J’ai été heureuse de la revoir et je lui ai présenté Tseuccaz.

Chardon nous a porté les dernières nouvelles de Vaudet, de l’alpe. La plus éclatante était que Fribourg n’était plus la reine des cornes. Une jeune vache, nerveuse et musclée, l’a battue dans un combat épique : « Que voulez-vous, dit Chardon, elle a la jeunesse de son côté et passe son temps libre à s’entraîner au gymnase. Elle fait du culturisme. Tu devrais voire les muscles de sa poitrine… » Quant à la reine du lait, qui devrait me succéder, on ne savait pas encore… Elle nous apprend aussi que le patron a fait refaire tous les toits des étables : de beaux toits étanches, en Eternit, pleins d’amiante, comme dans les villes. Cette année, parmi les arpiàn(11)Ouvriers de l’alpe. il y a deux Albanais. Ils ne parlent pas encore patois, donc, il y a quelques problèmes de communication. Mais leur bâton s’exprime déjà parfaitement… Cette année, à l’alpage, il y a beaucoup de gens de passage : des touristes qui fourrent leur nez partout et nous montrent du doigt aux enfants émerveillés ; des pauvres immigrés clandestins qui franchissent la frontière ; des alpinistes bariolés, équipés d’une manière invraisemblable, qui traversent imperturbables le troupeau, obstacle insignifiant vers le sommet à violer. Cette année il y a même une équipe d’ethnologues qui enquêtent : « Mais ils ne parlent qu’avec les arpiàn, précise Chardon avec un peu d’amertume, comme toujours, nous les vaches, les véritables protagonistes de l’alpe, nous sommes ignorées… »

Moi, je ne suis pas autant polémique. Je pense que c’est une bonne chose que d’autres gens profitent des charmes de l’alpe, pour n’importe quelle raison. Cet alpage qui est mon jardin secret et qui m’a toujours captivée, émue, touchée, conquise, tentée, séduite, impressionnée, envoûtée, charmée, ne m’a jamais tourneboulée…

Tseuccaz m’interrompt : « T’es en train de parler comme certains alpinistes que j’ai rencontrés au fond des vires que j’ai toujours fréquentées. Leurs propos tonitruants ne m’ont jamais convaincue. D’abord, ils vont dans des endroits où aucune personne civilisée n’irait spontanément : rochers, moraines, glaciers, pics, crêtes délabrées, sommets battus par le vent glacé. Que vont-ils faire ? Nos patrons mêmes ne vont pas par là : il leur arrive de traverser un névé pour chercher du génépi à vendre, de sauter un torrent impétueux pour atteindre un pâturage plantureux ou de monter sur un pic pour chercher un troupeau de chamois à chasser. Le fruitier, aussi, fréquentait ces lieux quand il était alpisard(12)Maquisard local.… Il faut toujours une raison importante pour prendre le risque d’aller dans des endroits inhospitaliers.

Et après, ces alpinistes, ils disent des choses que je ne comprends pas et parlent de la montagne comme s’ils en étaient amoureux ! Mais comment peut-on être amoureux de choses inanimées ? »

***

« Tu parles du mysticisme de la montagne… », s’entremet Chardon qui a toujours le mot juste pour tout. « Moi j’ai lu que cela peut nous amener bien loin… Parfois trop loin ! Qu’il vaut mieux se méfier »

Mais Tseuccaz est lancée dans son plaidoyer et ne l’écoute pas. « Moi, par ma nature je fais toujours ce que je veux et je reconnais aux autres le droit d’en faire autant. Pourtant, certains discours m’inquiètent. Quand j’entends dire que la montagne approche de Dieu, je trouve cette attitude bien présomptueuse ! Je ne crois pas que des cailloux et des blocs de glace aient ce pouvoir. De quel droit les hommes peuvent-ils l’attribuer à la nature ? Et puis, sommes nous sûrs que le Bon-Dieu est d’accord que quelqu’un ne s’approche de lui de cette façon ?

Ou bien quand j’entends dire par quelqu’un qui contemple extasié les rochers, les gouffres sans fond, la neige éternelle des glaciers et le ciel bleu :  » Ce spectacle majestueux me coupe le souffle et mon cœur se réjouit « . Alors, je pense aux prés fertiles, aux champs cultivés où je me sers librement, aux villages grouillants d’hommes et d’animaux, aux murs qui nous protègent ou aux gouilles où nous nous abreuvons. Et alors, face à ce spectacle, oui que mon cœur se réjouit ! Est-ce possible que le fruit du travail ne les émeuve pas, ces alpinistes ?

 » La montagne forge et affermit les caractères « , dit-on aussi. Je crois que, si vraiment je dois me faire forger, chose qui personnellement ne me passionne guère, par l’effort physique et les risques courus, ce serait mieux que d’aller travailler à l’usine ou à la campagne ou bien encore aider les pauvres et les malades. Au moins, l’effort et le danger profiteraient à qui a besoin.

J’ai entendu dire aussi : « La montagne me rend meilleur ! ». Je trouve trop commode de se sentir meilleur où il n’y a personne. Il faut apprendre à être meilleur quand on est en bas, parmi les êtres vivants. N’importe qui peut être meilleur à 3500 mètres d’altitude. Et cela ne risque pas d’améliorer le monde… Ces gens-là me font peur : va savoir ce qu’ils font quand ils sont en bas, parmi les autres. Moi, au moins, je ne me pose pas d’objectif aussi ambitieux et, à ma manière, je respecte les autres.

D’accord, à chacun son jardin secret, loin de moi de nier la liberté des autres, mais mon jardin secret à moi, c’est le potager de Monsieur le curé que je saccage périodiquement, à son insu. Le pauvre homme est encore convaincu que c’est le blaireau. »

Je n’ai pas trouvé d’arguments pour répondre à Tseuccaz. Chardon, elle aussi, est sans paroles : c’est tout dire ! Notre vache savante sans paroles… Je suis convaincue que Tseuccaz exagère. Elle est tellement convaincante quand elle se passionne… Elle n’a certainement pas tous les torts. Il est vrai que nos montagnards, gens qui vivent la montagne, ne sont pas très enclins au mysticisme . Ils ont l’esprit pratique et un sens du ridicule aigu. Le maximum que j’ai entendu dire dans ce sens est venu du premier berger, le jour où nous avons fait le repas au lac de Vuert, à plus de 2500 mètres d’altitude : « Te so Couscous, no sèn tellamèn su qu’on sèntèi pettà lè Sèn è rottà lè-z-Andze… »(13)Tu sais, Couscous, nous sommes tellement en haut qu’on entend péter les Saints et roter les Anges…

***

La fin d’août approche. Les vaches sont encore à la tsa(14)On appelle ainsi en Vallée d’Aoste la station d’alpage la plus haute.. Là-haut, la nuit, il gèle déjà. Bientôt elles regagneront la station intermédiaire.

Je suis particulièrement morose et je ressens la nécessité de m’ouvrir, de me confier à quelqu’un. Tseuccaz est concentrée. Elle broute les feuilles d’un amélanchier. C’est le buisson qu’elle préfère. A l’alpage, l’amélanchier ne pousse pas.

« Tu sais Tseuccaz, cette nuit, j’ai rêvé à la petite gouille à têtards où nous nous abreuvions à Vaudet. Quand je pense que je ne la reverrai plus et que je ne reverrai plus mes copines non plus. Une sensation drôle me prend et le premier estomac me serre. L’envie de brouter me passe. Je ne voudrais pas non plus rentrer à l’étable, liée à la crèche. J’aimerais me perdre dans le bois et marcher à l’infini à l’ombre des mélèzes. J’ai encore tant de choses à voir, à faire, à partager… Je ne veux pas mourir. Je veux encore vivre la Noël, puis celle qui viendra après, et la suivante encore… J’aimerais faire encore quelques veaux ». Tseuccaz monte sur un petit rocher couvert de joubarbes, avec au fond, un beau buisson d’épine-vinette. Elle se retourne vers moi et me dit : « Toi, tu n’arriveras pas à Noël, mais moi je n’arriverai pas à la fête patronale qui est aux portes, à la Saint-Grat, le 7 septembre. Je suis conviée au banquet de fête… Habillée en fricandeau ! »

« Je ne savais pas… Tu ne m’avais rien dit et je n’ai pas compris. Mais, tu es si jeune encore ! » « Tu sais comment sont les hommes : quand ils n’arrivent pas à maîtriser quelqu’un, ils l’éliminent… » Et elle a recommencé à brouter les feuilles de l’épine-vinette en faisant bien attention de ne pas se faire piquer. J’ai eu honte de mon comportement, de mon manque de sensibilité. Je me suis conduite comme un mulet, sans le moindre égard, sans la moindre attention pour elle. Tseuccaz savait qu’elle allait mourir avant moi et, malgré cela, elle avait toujours gardé son chagrin pour elle. Elle a su conserver une certaine bonne humeur et, surtout, l’envie de s’exprimer, de discuter, de se confronter, de vivre malgré tout. Nous les vaches, nous avons toujours critiqué les chèvres, mais nous ne les connaissions pas vraiment.

Depuis ce jour, j’ai commencé à cajoler mon amie chèvre lui réservant toute sorte de gentillesses.

Hélas, le temps s’écoule vite.

La rosée du matin devient chaque jour plus abondante et, quand la journée est sereine, elle est légèrement givrée. Le soleil arrive tard au fond de la vallée et, vers quatre heures de l’après-midi, il l’abandonne pour monter paresseusement les vires du Bec de Tosse. L’herbe est de plus en plus dure et sèche et les torrents sont réduits à un fil d’eau.

Un jour, j’ai vu rentrer la patronne avec un panier plein de carantine(15)Petites pommes de terre à la forme allongée, très savoureuses, qui mûrissent en quarante jours. Au Plan, on les sert traditionnellement à la Saint-Grat, avec du fricandeau de chèvre. qu’elle a rangées dans le cellier. Le jour après, elle a passé l’après-midi à frotter le plancher du peillo(16)Chambre chauffée où, généralement, l’on recevait les visiteurs. et à balayer le devant de la maison. Le patron est descendu à la cave et il est remonté avec quatre fiasques remplies de vin frais. Puis, il est allé chercher deux chevalets et a placé dessus deux planches larges en forme de V.

Ils sont venus prendre Tseuccaz avant l’aube, vers 5 heures du matin. Ils lui ont passé une corde autour du cou et l’ont tirée vers la sortie de l’étable.

Je n’ai pas ouvert les yeux pour ne pas devoir la saluer.

Notes   [ + ]

1. Littéralement soupière, vache qui ne montait pas à l’alpage pour assurer l’approvisionnement en lait de la famille pendant l’été.
2. Littéralement graissière, vache qu’on engraisse pour la boucherie familiale.
3. Pendillons de chair que certains animaux ont sous le cou.
4. Conformément aux normatives européennes, l’association des éleveurs proposait chaque année une lettre de l’alphabet et tous les noms des veaux de l’année, sans se répéter, devaient commencer par la dite lettre. Ainsi, les derniers veaux devaient se contenter des noms encore disponibles.
5. Langage des vaches pour indiquer des vaches nées la même année.
6. Tseucca en patois valdôtain signifie chèvre sans cornes.
7. Branche d’épicéa ou d’arolle décorée de rubans, de miroirs et de fleurs multicolores, attachée au cou des reines le jour de la désalpe.
8. Belle bête!
9. Le trèfle des Alpes.
10. Trèfle commun.
11. Ouvriers de l’alpe.
12. Maquisard local.
13. Tu sais, Couscous, nous sommes tellement en haut qu’on entend péter les Saints et roter les Anges…
14. On appelle ainsi en Vallée d’Aoste la station d’alpage la plus haute.
15. Petites pommes de terre à la forme allongée, très savoureuses, qui mûrissent en quarante jours. Au Plan, on les sert traditionnellement à la Saint-Grat, avec du fricandeau de chèvre.
16. Chambre chauffée où, généralement, l’on recevait les visiteurs.