Le charivari

Alexis Bétemps, Le charivari en Vallée d’Aoste, in le Monde Alpin et Rhodanien, IVe trimestre 2001

Alexis Bétemps - foto del 12 luglio 2014 di Claudine Remacle.
Alexis Bétemps – foto del 12 luglio 2014 di Claudine Remacle.
La “tsevalleri” nous dit le Nouveau dictionnaire du patois valdôtain (1)Aimé Chenal, Raymond Vautherin, Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain, Quart (Vallée d’Aoste), 1997. est une « tradition que l’on veut que l’on fasse du tapage en agitant des clochettes devant la maison d’un veuf ou d’une veuve qui se remarient pour les engager à payer à boire »

Ce genre de manifestations était bien répandu dans toute la Vallée avec des variables locales. Le souvenir de la « tsevalleri », le charivari, est encore bien vivant dans tous nos villages. Il n’est plus fréquent mais on peut affirmer qu’il est encore pratiqué de nos jours. Etant donné son caractère extraordinaire, le mariage d’un veuf ou d’une veuve avec un célibataire, sa fréquence peut s’échelonner sur des longues périodes ce qui peut faire penser à sa disparition. Il ne s’agit pas d’un usage qui nous est particulier puisqu’il est attesté, sous des formes différentes, dans le monde entier.

Rituel lié au mariage, au couple qui s’unit pour procréer, réalité universelle, c’est l’instrument qu’une communauté utilise pour marquer sa désapprobation pour un choix non partagé qu’elle contraste à sa façon.

L’étymologie du nom est obscure. Plusieurs hypothèses ont été avancées : il dériverait du grec « karebarìa », lourdeur de tête, ou de « charlit varié » forme dialectale pour lit changé. Mais il s’agit d’étymologies incertaines et les auteurs modernes qui les reportent le font avec beaucoup de prudence et de méfiance (2)Christian Desplat, Charivaris en Gascogne, Paris, 1982. Claude Lévi-Strauss, Charivari aux veufs, in Revue du Folklore français, N. 1, 1940. Jean-Claude Margolin, Charivari et mariage ridicule au temps de la Renaissance, in Les fêtes de la Renaissance, Paris , 1975. Henri Rey-Flaud, Le charivari, Paris 1985. Arnold Van Gennep, Le folklore français, Paris ,1998.. En français, les attestations sont anciennes : chalivali en 1310, chalvaricum en 1337, calvali en 1362, charavallum en 1368 (3)Voir note N. 2.. Van Gennep nous fournit aussi une longue liste de termes dialectaux qui ne s’écartent pas beaucoup des attestations littéraires, avec quelques exceptions.

En Vallée d’Aoste le mot est en voie de disparition dans le patois et souvent, dans le langage courant, il est remplacé par des périphrases du type « tapadzo pe le vévo », tapage pour les veufs

L’abbé Joseph-Marie Henry (4)Joseph-Marie Henry, La tseallii, in Le Messager valdôtain, Almanach valdôtain, 1931. parle de « tseallii » et le poète Armandine Jérusel consacre au rituel un poème en patois d’Aymavilles intitulé « tsevalleri » Von Wartburg (5)Walter Von Wartburg, Franzosisches Etymologisches Worterbuch, plusieurs volumes à partir de 1928. signale pour Aoste « tsalii » puisé des enquêtes de 1928 de l’Atlas Suisse –Italien (AIS) ; l’Atlas des Patois Valdôtains dont les enquêtes remontent au début des années 70 du siècle qui vient de se conclure, quand le mot est encore connu par le témoin, nous donne des formes du même type, proches de celles de l’aire francophone : la « tsailii » à La Salle, Sarre, et Rhêmes-Saint-Georges, la « tsavalii » à Saint-Oyen et « tsivaleì» à Valsavarenche, « serèinada » à Quart et « sinigoga » à Gaby. Dans les travaux du Concours Cerlogne (6)Tullio Telmon, « Sinagoga » nei dialetti alpini, in Les êtres immaginaires dans les récits des Alpes, Actes de la Conférence annuelle sur l’activité scientifique du Centre d’Etudes francoprovenales, Aoste, 1996. consacrés au mariage (1979) nous trouvons encore « tsaallì » à Saint-Nicolas. Dans une interview réalisée en 2000 à quatre personnes âgées de Perloz nous rencontrons le nom « sabat ». La forme dialectale apparentée à charivari mais de genre féminin est donc attestée dans la haute Vallée d’Aoste, en amont d’Aoste. A Quart nous avons la forme sérénade, reportée aussi par le Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain comme synonyme de « tsevalleri ». Une considération à part méritent les formes de la vallée du Lys. Le sens du mot de Perloz « sabbat » est transparent : le rituel est associé aux manifestations maléfiques de sorcières et bêtes immondes, bien présentes dans l’imaginaire populaire. En francoprovençal, le sabbat est appelé communément synagogue, avec ses variantes dialectales. Ce n’est donc pas étonnant qu’à Gaby on retrouve « sinigoga ». Bien entendu, le contenu anti-sémite des mots n’est aucunement perçu par les locuteurs (7)Voir note N. 2..

Les attestation de cet usage sont très anciennes : Tancrède Tibaldi, dans Usages, croyances, superstitions, publié à Turin en 1911 dans Veillées valdôtaines illustrées, reporte un document de 1337, de Saint-Oyen, où il est écrit qu’un nommé Mermet Grand a dû payer une amende de 40 sols viennois « …quia cepit unam falcem et duos martellos ad facendum la charivery in domo Parvi Mermeti, contra eius voluntatem » (8)Aimé Chenal, Raymond Vautherin, Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain, Quart (Vallée d’Aoste), 1997.

En Vallée d’Aoste, les communautés villageoises font donc recours au charivari surtout pour stigmatiser les mariages d’un veuf ou d’une veuve avec une ou un célibataire. Le mariage entre veufs était par contre consenti. Mais dans quelques villages, à Perloz notamment, on organise des charivaris aussi quand une jeune fille épouse un « étranger », et pour étranger on considère tous ceux qui n’habitent pas la commune. Ailleurs (9)Voir note N. 2., hors de la Vallée d’Aoste, le charivari censure aussi l’adultère, la différence d’âge ou de fortune trop marqués entre époux et aussi l’inconstance politique, les déserteurs, les prêtres défroqués. Bref, l’infidélité liée au mariage au sens propre et figuré. L’homme politique volage, le déserteur et le prêtre défroqué ont tous manqué à une promesse solennelle, à une sorte de mariage, faite au peuple, à la patrie et au Bon Dieu. Le décalage d’âge ou de fortune, à lui tout seul, n’est pas en Vallée d’Aoste occasion de charivari mais simplement une aggravante qui a une incidence sur la durée, le prix à payer et à l’acharnement avec lequel on organise le charivari.

Le mariage d’un veuf ou d’une veuve était donc vécu, par la jeunesse d’abord, comme un acte contraire à l’équilibre interne de la communauté. Surtout quand les veufs ou les veuves épousaient des jeunes puisqu’ils se mettaient ainsi en concurrence avec la jeunesse, dépositaire naturelle du droit à la procréation, qui se voyait réduire les possibilités de choix, à vrai dire pas très étendues. Et cette concurrence était particulièrement déloyale quand le veuf ou la veuve étaient riches, chose fréquente, puisque, par héritage ou par le travail accompli, la fortune des personnes âgées était généralement plus consistante que celle des jeunes encore sous l’aile des parents. En plus, le remariage pouvait donner des enfants de deuxième lit, complication certaine au moment du partage de l’héritage. Plus défilé, il y a aussi l’aspect de censure à l’égard du veuf qui remplace son ancien conjoint, surtout quand la durée du deuil fixée par la tradition n’est pas respectée.

Le mariage avec l’étranger aussi était mal perçu. Nos communautés, tendanciellement endogames jusqu’il n’y a pas longtemps, s’opposaient au « pillage » des jeunes à son intérieur de la part d’ « étrangers ». Le charivari pour l’étranger est attesté dans la Basse-Vallée, à Perloz et à Arnad : « Un cou, n’ayé un de Tsamportsé un sertèn Bonnel… Yè vé-u prenne na femalla su hé, se nomava Mayarda,l’ayé nom Marie é la nomaon Mayarda,… Yan maria-se, son allà fae denì ique, aprì yan passà a Matsabi et yan passa dju le djir pe allé a Tsamportsé. Ma mae-groussa ya deut que la poura matassa, que l’ie ‘nco bien amiza à ché, yan accompagna-la tanque ou pon de Ona. » (10)Interview du 4/9/1984 à Challancin Speranza d’Arnad par Marie-Louise Noro « Une fois, il y avait quelqu’un de Champorcher, un certain Bonnel … Il est venu prendre une femme ici, elle s’appelait Mayarda, son vrai prénom était Marie mais on la surnommait Mayarda … Ils se sont mariès, ils ont dîné ici, après ils sont passés à Machaby ( hameau d’Arnad où il y a un sanctuaire réputé ) et sont descendus par les tournants du sentier vers Champorcher. Ma grand-mère a dit que la pauvre malheureuse, avec qui elle était bien amie, a été accompagnée (par le charivari) jusqu’au pont de Hône ( commune limitrophe d’ Arnad, porte d’entrée pour la vallée de Champorcher) ». Jusque vers 1960, les bagarres entre jeunes de communes différentes à la sortie des bals étaient à l’ordre du jour (et, d’une manière épisodique, elles continuent de nos jours) . La tradition de la barrière, faite de tronc d’arbres et de toute sorte d’entraves, placée sur un passage obligé entre l’époux et l’épouse quand celui-ci va la chercher pour le mariage, est encore bien vivante, surtout dans la Basse-Vallée. La communauté se fait ainsi charge directement de la tutelle de ses ressources essentielles : celles liées à la procréation, garantie pour son avenir. Ces droits que la communauté s’arroge, la jeunesse en particulier, ne sont reconnus ni par l’église ni par la loi, ainsi la communauté touchée applique à sa manière sa justice. Mais il y a eu aussi, probablement, un moment où le plaisir pour la fête était prévalent et n’était pas clairement démarqué de l’intention de censure : « La veille que se fiansaon, adòn, la jeunesse allae se prézènté a l’épòou, lèi demandé de baillé bèe…se te baillae bèe, bon, se no te soaon la tseallii … qui dijé oué, qui dijé na, é hise que baillaon, lèi portaon eun bosqué de fleur é allae bien …é hise que baillaon po, adon beuttaon foura de bernadzo, de carò, de totta sor de soaille que pouchà ézisté…Lèi soaon pe carènta dzor….tan que l’eusse pa stuffia-se…lo nat, can l’ayòn ‘ntsaò lo travaille de la campagne…s’amuzaon… avoué mé n’ayé cazi pamé que soaon…. L’an-pi soà a caque vévo…mé l’ayon soà a lanta Adèle é a lanta Jedì, que m’assouigno… » (11)Interview du 30/4/1984 à Praz Sidonie d’Arvier par Lyabel Romana : « La veille des fiançailles la jeunesse se présentait à l’époux lui demandant d’offrir à boire … s’il donnait à boire c’était bien, si non ils « sonnaient » le charivari … Il y avait qui disait oui et qui disait non. A celui qui payait, ils portaient un bouquet de fleurs et tout allait bien…Pour ceux qui refusaient, ils sortaient des pelles à feu, des sonnailles de vaches, de toute sorte…Ils « sonnaient » pendant quarante jours, jusqu’à ce que (le couple) en eût assez … la nuit, quand ils avaient achevé les travaux de la campagne … ils s’amusaient … A l’époque de mon mariage on avait presque perdu l’habitude … on le faisait seulement plus pour quelques veufs … mais ils l’avaient fait pour tante Adèle et tante Judith, je m’en souviens … »

Ce sont donc les jeunes célibataires qui se chargent du charivari, les hommes principalement.

Dans nos petites communautés, les intentions de mariage sont difficiles à cacher…Informés des projets du couple contesté, parfois, ils le préviennent pour le dissuader. Mais cette initiative aboutit très rarement : il est difficile de dissuader ceux qui veulent se marier ! A Saint-Christophe, vers 1925, les jeunes menacent le charivari mais le veuf répond sèchement « Mé, me mario, é voualà…vo, vo gratade… » (12)Interview du 25/10/2000 à Eméric Bétemps de Saint-Christophe par Alexis Bétemps. « Je vais me marier, un point c’est tout…et grattez-vous… » Les jeunes veillent alors quand les fiancés se rencontrent, la plupart des fois en grand secret, et décident pour le premier charivari. Ils passent parole et le jour dit, la nuit, se retrouvent pas loin de l’habitation du couple, munis des instruments les plus disparates pour former un orchestre grotesque. A Perloz, en hiver, parfois, le cortège est précédé d’un porte-drapeau étrange : on immerge une vieille chemise dans l’eau glacée de la fontaine et on la hisse, dure gelée, sur une perche. Puis, ils se placent sous les fenêtres des fiancés et le concert infernal commence.

Son chorti le carro, caqu’un tsecca reillen
De péle, campanin, trompette et fristapot
Bouéte d’etsilina, petsou et grou toppen
Bidon et ceselin, la mesecca de tot (13)Armandine Jérusel, L’ouva et lo ven ( le vent d’en haut et le vent d’en bas), recueil de poésies en patois, Aoste, 1983, « Ils ont sorti les sonnailles,quelques unes un peu rouillées/ des poêles, des clochettes, des trompettes et des armonicas/ des boîtes de pétrole, des petits et gros couvercles/ des bidons et des seaux en métal, tout ce qui pouvait faire de la musique ».

Mais il peut arriver aussi que le charivari est délégué aux ânes : c’est l’histoire du plaisantin de Rhêmes qui loue tous les ânes de la commune, les « ensonnaille », et les lâche à la rencontre du cortège nuptial(14)Voir note N. 4.. A Etroubles, Martin , un veuf bien aisé, le jour de son mariage, voit arriver le chef du charivari, Pantalèeon : « … Pantion l’est arrevò devan lo métcho de Marteuen, châtò su l’âno avoué eun bo tsapì euncratlò, an grôsa tsèa di vi ou djeupon, iòou lliu l’avie la tsèa d’ôo de la môtra. Apré l’est arrevvò Fidèle su lo melèt : L’ie tot arbeuillà de épòousa, avoué de grôse tsèe outôo dou cou pe coà. L’ie bo éparò comme Carouline et dér’, Piosé, avouì eun forqueun lo tégnave su perqué fisse pa ranversò… » (15)Centre d’Etudes francoprovençales de Saint-Nicolas, Le mariage, Quart (Vallée d’Aoste), 1987 : « Pantaléon est arrivé devant la maison de Martin monté sur un âne avec un beau chapeau crotté, une grande chaîne de veau au gilet, là où Martin portait la chaîne d’or de la montre. Ensuite, Fidèle est arrivé sur un mulet. Il était habillé en mariée, avec de grandes chaînes attachées au cou, comme collier. Il était beau avec les habits de Caroline : Il était suivi de Pioset qui le soutenait avec une fourche… » Van Gennep aussi parle de la promenade burlesque sur l’âne mais ce charivari, en Savoie semble être réservé aux hommes batttus par leur femme(16)Arnold Van Gennep, La Savoie, Voreppe, 1991.

Le charivari que Henri Rey-Flaud interprète comme une mise en scène de « …la horde sauvage archaique investissant la ville pour ravir les femmes et mutiler les hommes »(17)Voir note N. 2., une sorte de dramatisation du rapt des Sabines accompli par les anciens Romains, est actuellement représenté avec beaucoup de bonne humeur et son sens profond, sa fonction originaire, échappe aux protagonistes du charivari.

Le couple visé peut réagir de différentes façons. A Courmayeur, un veuf qui avait été tambour dans l’armée de Charles Albert, sort son instrument et se mêle aux jeunes tapageurs. Le bruit du tambour efface les autres et le cortège se dissout pour ne plus se reconstituer (18)Voir note N. 4.. Mais en général, il oppose une résistance passive faisant semblant d’ignorer le concert. Le charivari peut durer la nuit entière et continuer pendant plusieurs jours. Chose que les victimes savent très bien. Pour en finir, généralement, la ténacité des jeunes oblige le couple à ouvrir les pour-parlers. Quand le veuf ou la veuve acceptent finalement de dialoguer avec les jeunes, un porte-parole demande un baril de vin, une cinquantaine de litres, ou la somme correspondante en argent. Cela comme dédommagement du tort subi par la jeunesse. Le veuf ou la veuve rarement acceptent tout de suite, même s’ils ont l’intention de payer. C’est une sorte de jeu de rôle où chacun joue son personnage. En cas de refus, le charivari continue jusqu’à la capitulation de l’une des deux parties. « Singuliers musiciens ! commente l’abbé Henry, aux autres il faut donner à boire pour les faire chanter, à ceux-ci, il faut payer à boire por les faire taire ! » (19)Voir note N. 4. Mais si le veuf ou la veuve sont pauvres, l’insistance des jeunes est moins accentuée et, souvent, un verre de vin chacun suffit à payer l’amende et à apaiser les esprits. Quand les jeunes reçoivent le baril ou l’argent, ils organisent une fête en honneur des époux à laquelle le couple est convié. « Caqu’eun lèi fijé pa rèn é d’atre… l’ie pa an satisfachòn … sise que l’ion digourdì, crapaon a rie é allaon ‘nco leur a soé…é caqu’eun que l’ion pa contèn que l’issan soò payaon lo barò : payo bèye mé lèichade ité sèn-léi. Adon, magae soavon eun cou pe avertissemèn é pui, dèi sèn apré, payaon-pi lo barò é soaon pamì » Le charivari peut commencer pendant les fiançailles, voire même les fréquentations, et poursuivre jusqu’après le mariage. Le refus de payer était, à selon les cas, une démonstration de caractère, d’orgueil ou d’avarice. Le veuf de Saint-Christophe, fermement décidé de ne pas payer, fixe son mariage très tôt le matin. Mais les jeunes, alertés, l’attendent à la sortie de l’église et le suivent inutilement jusqu’aux confins de la paroisse : le veuf avait bien pensé de passer la lune de miel ailleurs que chez-lui…(20)Voir note N. 10. Tarquet, un veuf d’Etroubles, pense aussi de déjouer les jeunes en se mariant à quatre heures du matin. Mais à la sortie de la Messe le charivari l’attend : blême et tremblant, il paye sa dette envers la jeunesse sans hésitations(21)Voir note N. 13.. Pas toujours le charivari était accepté avec complicité , condescendance ou contre cœur. Parfois les victimes invoquaient la loi et demandaient l’intervention des gendarmes. Les historiens en parlent souvent . Entre 1713 et 1776, par exemple, la chambre criminelle du Parlement de Navarre dut s’occuper de 47 charivaris (22)Voir note N. 2.. A Rhêmes, le jeune qui avait fait défiler les ânes doit en répondre au juge conciliateur et à Perloz aussi, nos témoins racontent de jeunes emprisonnés pendant plusieurs jours à cause d’un charivari, cela au beau milieu du XXe siècle ! La motivation officielle de l’emprisonnement sont les tapages nocturnes causés par le groupe des jeunes, mais il est difficile de ne pas penser qu’il y ait aussi un brin d’intolérance de la justice officielle à l’égard de ces jeunes qui prétendent exercer une justice parallèle.

Mais à quelques exception près, les derniers charivaris ont perdu leur sens profond et sont vécus par les victimes avec beaucoup de complaisance et par les bandes de jeunes comme une occasion supplémentaire pour faire fête. Un veuf d’Etroubles, par exemple, est déçu parce que les jeunes ne l’ont pas daigné d’un charivari : « Pe qui me pregnon-t-i ? Pensavon-t-i que n’isso gneunca cattro sou pe payì a bèye ? » (23)Voir note N.16 : « Pour qui m’ont-ils pris ? Pensent-ils que je n’ai même pas quatre sous pour payer à boire ? » Clairement, dans ce cas, la censure implicite dans la manifestation n’est plus perçue et la victime négligée se sent frustrée d’un agréable spectacle folklorique, marque d’attention .

Les gens de Bosses, dans la vallée du Grand-Saint-Bernard, expliquent l’origine de leur Carnaval aux riches costumes bariolés de deux façons différentes. Ils soutiennent d’un côté que leurs costumes s’inspirent des uniformes des soldats napoléoniens qui ont franchi le col en l’an 1800, mais ils racontent aussi l’histoire d’un couple étrange qui, à une époque indéterminée, aurait décidé de se marier : « lo toc é la tocca », le toqué et la toquée. Ayant appris la nouvelle, pour souligner leur désaccord pour l’union de deux simplets déjà plutôt âgés, les jeunes auraient organisé un défilé grotesque avec des costumes et des instruments musicaux inhabituels. Ainsi, les gens imaginent un charivari à l’origine du Carnaval. Ce qui ne doit pas nous étonner : les liens entre le Carnaval et le charivari à Bosses sont particulièrement évidents : occasions de fête, manifestations de censure de la part de la population à l’égard de ceux qui ont brisé les règles, cortèges burlesques, quêtes alimentaires…

Notes   [ + ]

1, 8. Aimé Chenal, Raymond Vautherin, Nouveau Dictionnaire de Patois Valdôtain, Quart (Vallée d’Aoste), 1997.
2. Christian Desplat, Charivaris en Gascogne, Paris, 1982. Claude Lévi-Strauss, Charivari aux veufs, in Revue du Folklore français, N. 1, 1940. Jean-Claude Margolin, Charivari et mariage ridicule au temps de la Renaissance, in Les fêtes de la Renaissance, Paris , 1975. Henri Rey-Flaud, Le charivari, Paris 1985. Arnold Van Gennep, Le folklore français, Paris ,1998.
3, 7, 9, 17, 22. Voir note N. 2.
4. Joseph-Marie Henry, La tseallii, in Le Messager valdôtain, Almanach valdôtain, 1931.
5. Walter Von Wartburg, Franzosisches Etymologisches Worterbuch, plusieurs volumes à partir de 1928.
6. Tullio Telmon, « Sinagoga » nei dialetti alpini, in Les êtres immaginaires dans les récits des Alpes, Actes de la Conférence annuelle sur l’activité scientifique du Centre d’Etudes francoprovenales, Aoste, 1996.
10. Interview du 4/9/1984 à Challancin Speranza d’Arnad par Marie-Louise Noro « Une fois, il y avait quelqu’un de Champorcher, un certain Bonnel … Il est venu prendre une femme ici, elle s’appelait Mayarda, son vrai prénom était Marie mais on la surnommait Mayarda … Ils se sont mariès, ils ont dîné ici, après ils sont passés à Machaby ( hameau d’Arnad où il y a un sanctuaire réputé ) et sont descendus par les tournants du sentier vers Champorcher. Ma grand-mère a dit que la pauvre malheureuse, avec qui elle était bien amie, a été accompagnée (par le charivari) jusqu’au pont de Hône ( commune limitrophe d’ Arnad, porte d’entrée pour la vallée de Champorcher) ».
11. Interview du 30/4/1984 à Praz Sidonie d’Arvier par Lyabel Romana : « La veille des fiançailles la jeunesse se présentait à l’époux lui demandant d’offrir à boire … s’il donnait à boire c’était bien, si non ils « sonnaient » le charivari … Il y avait qui disait oui et qui disait non. A celui qui payait, ils portaient un bouquet de fleurs et tout allait bien…Pour ceux qui refusaient, ils sortaient des pelles à feu, des sonnailles de vaches, de toute sorte…Ils « sonnaient » pendant quarante jours, jusqu’à ce que (le couple) en eût assez … la nuit, quand ils avaient achevé les travaux de la campagne … ils s’amusaient … A l’époque de mon mariage on avait presque perdu l’habitude … on le faisait seulement plus pour quelques veufs … mais ils l’avaient fait pour tante Adèle et tante Judith, je m’en souviens … »
12. Interview du 25/10/2000 à Eméric Bétemps de Saint-Christophe par Alexis Bétemps. « Je vais me marier, un point c’est tout…et grattez-vous… »
13. Armandine Jérusel, L’ouva et lo ven ( le vent d’en haut et le vent d’en bas), recueil de poésies en patois, Aoste, 1983, « Ils ont sorti les sonnailles,quelques unes un peu rouillées/ des poêles, des clochettes, des trompettes et des armonicas/ des boîtes de pétrole, des petits et gros couvercles/ des bidons et des seaux en métal, tout ce qui pouvait faire de la musique ».
14, 18, 19. Voir note N. 4.
15. Centre d’Etudes francoprovençales de Saint-Nicolas, Le mariage, Quart (Vallée d’Aoste), 1987 : « Pantaléon est arrivé devant la maison de Martin monté sur un âne avec un beau chapeau crotté, une grande chaîne de veau au gilet, là où Martin portait la chaîne d’or de la montre. Ensuite, Fidèle est arrivé sur un mulet. Il était habillé en mariée, avec de grandes chaînes attachées au cou, comme collier. Il était beau avec les habits de Caroline : Il était suivi de Pioset qui le soutenait avec une fourche… »
16. Arnold Van Gennep, La Savoie, Voreppe, 1991.
20. Voir note N. 10.
21. Voir note N. 13.
23. Voir note N.16 : « Pour qui m’ont-ils pris ? Pensent-ils que je n’ai même pas quatre sous pour payer à boire ? »