Le patois de l’autre monde

Enrica Dossigny et Alexis Bétemps, Le patois de l’autre monde, in Langues et cultures de France et d’ailleurs, in Bulletin du Centre d’Etudes francoprovençales « René Willien » de Saint-Nicolas, N. 59, Aoste, 2009

La famille Dossigny dans l’ancien et dans le nouveau monde

Alexis Bétemps nel 2008 - foto di Claudine Remacle.
Alexis Bétemps nel 2008 – foto di Claudine Remacle.
À la fin des années 1880, Joseph Dossigny, né en 1871, laissa sa famille et son village pour émigrer aux États-Unis. Son village, Gignod, se trouve dans la Vallée d’Aoste, à 7 km de la ville d’Aoste, au sein de la Vallée du Grand-Saint-Bernard.

L’économie de cette commune, à la fin du XIXe siècle, se basait sur l’agriculture (pâturages, céréales, fruits) et l’élevage (prédominance de vaches) et permettait tout juste à la population de survivre. Aujourd’hui, Gignod vit du tourisme, d’un peu d’agriculture, de l’élevage et de l’industrie (une petite usine de bâtons de ski est implantée dans la commune), mais surtout du tertiaire.

Le petit hameau où le jeune homme vivait avec sa famille s’appelle Chez-Henry, une poignée de maisons entourées par les prés et les champs.

Joseph émigra donc vers un autre pays pour chercher fortune. Sans papier d’identité, il s’embarqua au Havre pour arriver à New-York, d’où il rejoignit le Colorado et, plus exactement, le village de Emma, dans la municipalité de Pitkin, où était établie une communauté de Valdôtains. Il travailla d’abord dans des fermes, puis, petit à petit, il fit des économies et réussit à s’en acheter une.

De temps en temps, il écrivait à sa famille (c’était Victorine qui tenait la correspondance avec son frère) qui se réunit devant l’objectif du photographe pour se faire immortaliser (voir image…). Cette photo, envoyée aux États-Unis, fut l’occasion pour présenter le nouveau-né (Marie Marcelline) à Joseph. Au centre de la photo, on peut voir la grand-mère de Joseph, Marie Marguerite Norat, veuve de Jean-Joseph Dossigny, tué à l’âge de 41 ans, lors du 3e Régiment des Socques alors qu’il était intervenu pour défendre l’ordre. Il fut la seule victime de ce 3e Régiment, révolte de paysans contre le gouvernement en 1853, appuyé par l’église.

Vers 1903-1904, deux de ses frères le rejoignirent : Henry (mon grand-père) et Victor. Le premier resta huit ans en Amérique, puis il rentra en Vallée d’Aoste ; le deuxième s’y installa définitivement. Ils travaillaient ensemble dans la ferme de Joseph, bien différente des fermes valdôtaines puisqu’elle avait déjà connu la mécanisation.

Joseph se maria avec une fille originaire de la Vallée d’Aoste (plus exactement de Doues) qu’il connut aux États-Unis. La langue qu’il parlait avec sa femme, ses enfants et la communauté des Valdôtains, était le patois, ses enfants n’apprirent l’anglais qu’à l’école. Après sa mort, l’anglais prit la place du dialecte valdôtain dans la communication au sein de la famille (entre les enfants et avec leur mère aussi). Le patois resta dans la mémoire d’un de ses fils, Nasau, le témoin de l’enquête, jusqu’au moment où il vint nous rendre visite en Vallée d’Aoste en 1981. Mon père, Livio Dossigny, lui parla en patois ; il répondit et il fut lui-même émerveillé de réaliser qu’il était à même de parler une langue qu’il croyait avoir oubliée. C’était comme un trésor enseveli qui revenait à la lumière du jour !

Histoire d’une interview

C’était en 1981.

L’Association Valdôtaine des Archives Sonores (AVAS) venait d’être constituée et ses adhérents, du président au dernier inscrit, s’activaient, avec l’enthousiasme des néophytes, pour participer à la constitution de ce fonds sonore qui voulait devenir la mémoire valdôtaine. L’expérience était limitée, les compétences réduites mais l’enthousiasme aux étoiles. Henri Armand m’avait signalé le cas, plutôt extraordinaire, d’un américain, fils d’émigrés Valdôtains, désormais septuagénaire, qui, pour la première fois, était venu en Vallée d’Aoste pour connaître sa famille et son pays d’origine. Son patrimoine linguistique personnel était particulièrement original : l’anglais, dans l’une de ses variétés américaines et le patois, appris dans les montagnes du Colorado. Il ne comprenait ni l’italien ni le français et, dès le début, je dus m’en rendre compte en constatant son regard ébahi quand il m’a entendu employer un come mai(1)Calque de l’italien : comment ça se fait?, incompréhensible pour lui, fils d’émigrés partis quand l’italien n’avait pas encore pénétré en Vallée d’Aoste. Ce fait m’obligea à un contrôle linguistique rigoureux et salutaire.

Enfin…

Les contacts nécessaires pris, la rencontre eut lieu dans les locaux de l’ancien Centre d’Études, près de la Cure, le 15 septembre, à Saint-Nicolas. Après un court entretien, l’interview débuta.

A l’époque, j’étais plutôt intéressé aux phénomènes de langue qu’aux expériences culturelles des témoins, ainsi je me proposais d’enquêter sur la formation linguistique de ce patoisant étrange, de vérifier sa compétence linguistique, son sens d’appartenance ethnique et d’expliquer la persistance relativement longue, d’une communauté de Valdôtains dans un coin perdu d’Amérique. Malheureusement, par manque de temps, par inexpérience ou plutôt par présomption juvénile, je me suis présenté à cet important rendez-vous sans préparation. Le témoin se révéla, en plus, timide et réticent, ce qui a fait que l’interview n’est pas de grande qualité. La transcrire a été pour moi une juste punition puisque je me suis rongé maintes fois le foie en écoutant mes questions mal posées et en regrettant de ne pas avoir su en poser certaines autres qui auraient pu solliciter des réponses plus illuminantes. De plus, l’interview dure moins d’une heure parce que le témoin, contraint à utiliser une langue qu’il maniait avec difficulté, bien qu’elle ait été sa langue maternelle, a vite dénoncé de la fatigue et manifesté le désir d’interrompre l’entretien.

Malgré tout, cette interview demeure un document important, qui sort de l’ordinaire et qui témoigne d’une situation singulière : l’évolution linguistique du patois dans une situation d’isolement relatif, dans un contexte anglophone. Je me propose donc d’analyser ce texte et d’essayer de comprendre la nature des nouvelles acquisitions du tissu linguistique originaire et des perturbations venant du contact exclusif avec l’anglais et la culture américaine, si l’on peut dire.

La situation idéale pour une telle recherche aurait été d’effectuer l’interview directement chez le témoin, en Californie, puisque, comme il nous le dit lui-même, son séjour en milieu patoisant, bien que très bref, a stimulé son fonds linguistique de base et l’a certainement enrichi. Mais cela n’a pu se faire, du moins jusqu’à présent…

Certes, l’exiguïté du corpus ne nous permet pas de tirer des conclusions. Cependant, je crois que nous pouvons quand même signaler des phénomènes significatifs.

Dans l’ensemble, l’aspect qui m’a le plus étonné chez le témoin est la conservation presque parfaite de la prosodie : le rythme, et l’intonation sont pratiquement ceux des Gignolains d’aujourd’hui et l’articulation des sons du patois est bonne mais légèrement relâchée. Ce qui est probablement une influence anglophone. À l’entendre, on le prendrait tranquillement pour ce qu’il est effectivement : un patoisant de langue maternelle, mais qui n’a plus guère l’occasion de le pratiquer. Si ce n’est pour quelques petits tics de langage comme celui de commencer une réponse par « well » et de la poursuivre par « then »… Mais, au-delà de la première impression, les conséquences du contact avec le monde anglophone sont nombreuses, à partir de l’insécurité linguistique qui ressort des nombreuses hésitations dans le discours pour chercher les mots adéquats et le recours fréquent aux circonlocutions, aux phrases suspendues, à l’élimination de particules grammaticales.

Si le discours de N. Dossigny est certainement reconnu comme francoprovençal par les locuteurs, une analyse plus poussée nous montre comment les influences de la langue en contact se font sentir à tous les niveaux.

Au niveau lexical en premier lieu :

a) des calques : « meulle » l’unité de mesure linéaire mille, mile en anglais ; « traslachón » pour traduction ; « forche » pour fourche. Ce dernier mot a l’air bien roman mais en patois, nous n’utilisons que la forme « trèn », trident ; « veuo pouza » pour how much ; « colledzo » dans le sens américain de « college », qui n’a rien à voir avec notre collège valdôtain qui a plutôt le sens de pensionnat ; papé, utilisé dans le sens de texte écrit.

b) des emprunts : la « rentch » pour la ferme, ranch en anglais. Il peut paraître curieux que le témoin n’ait pas conservé le mot francoprovençal « grandze », très courant, et ce choix pourrait s’expliquer par le fait que la réalité américaine est bien différente et que le mot « grandze » n’aurait pas suffisamment rendu l’idée. Mais il faut dire aussi qu’il a affublé au mot emprunté le genre féminin qu’il retrouve en patois.

c) des néologismes : « staqué » pour indiquer la façon pour conserver le foin, empilé autour d’une perche en bois.

La partie grammaticale aussi est atteinte : nous pouvons constater que dans les temps composés, la tendance est d’utiliser un seul auxiliaire, le verbe avoir, comme en anglais (ma seòi l’a neissì) ; le verbe se lever est utilisé sans pronom réfléchi, sur le modèle de l’anglais (to wake up).

Quant à la syntaxe, les interférences semblent plus rares, nous pouvons enregistrer néanmoins un curieux « l’òmmo que lo pappa l’a travaillà avouì ». L’ordre des éléments dans les phrases est aussi parfois inspiré de l’anglais, dans sa forme américaine en particulier : les premières paroles du témoin ont été « Mé si nèissì l’an sat, ottobre, lo dizesat ». Il a décliné ses généralités selon l’ordre américain !

Les mots anglais en alternance avec des mots patois connus par le locuteur sont rares, nous enregistrons cependant un « bicoze » et un ya.

Interview à Nasau Dossigny

Saint-Nicolas – 15 septembre 1981  – par Alexis Bétemps
D. Mé si, Nesau Dossigny, si pa mé yòou l’an accapà si non…l’an beuttoù si non …mé si nèissì l’an sat, ottobre, dizesat, a Emma, Colorado(2)I was born the 17th October 1907 a Emma, Colorado.

B. L’è lo premiéi coou que tornade eun Val d’Ousta?

D. L’é lo premì cou que si vén-i sé…

B. Vo prèdjade patoué comme no

D. A peu pré comme vo, la fèi

B. Come mai, sèn…Perqué ?

D. Perqué, de qué ? Lo patoué ?

B. Oué, perqué vo predjade patoué ?

D. Lo pappa é la mamma l’an todzor prédzà lo patoué…Sont alloù òoutre de seuilla si pa bièn queun an….l’an trèi, l’an cattro, dèi que son marioù…l’an sénque…é l’an chouéi, la sèòi l’è nèeisseuva…mé si nèissì l’an aprì, l’an sat é n’a eun’ atra sèoi que l’a neissì l’an apré, l’an noou..

B. De yòou l’ion-t-éi pappa é mamma ?

D. Pappa l’ie de Dzegnoù é la mamma de Doue

B. Perqué sont-éi alloù òoutre eun Amérique ?

D. Seuilla….Son alloù òoutre pe fie tchica de soou, la fèi. E la mamma, lo dzoo que la beuttoù le pià su lo bató, l’è itouye malada tanque l’a torné(3)Was disembarked. eumbarqué (?) di bató …é l’a deut l’a jamé ayòou voya de tornì eun sé. L’é itaye malada si pa veuo poouza(4)How long.… La fèi protso de veun dzoo, l’é itaye malada to di lon

B. E apréi, òoutre léi, queun travaille l’an-t-éi féi ?

D. De premié, l’a travailloù p’eugn’òmmo que l’a non Dzerba…l’a travaillà a la farm(5)Farm de llu

B : Valdotèn ?

D. Valdotèn…é l’atro n’i la fèi que l’ie de Doue, l’òmmo que lo pappa l’a travaillà avouì(6)The man my father worked with., l’ie de Doue…

B. Dza i Colorado ?

D. Dèi itre lo Colorado…L’ie tchica pi llouèn que Emma ma l’ie an veuntéa meulle(7)Miles., eun post que lèi dion Woollycreek ( ?), deun lo Colorado

B. N’ayé-t-éi d’atre Valdotèn, òoutre léi ?

D. Oué, oué, n’ayé d’atre… l’io ( ?) pa tcheut lé non, Serize que l’ion de Doue…N’ie ‘nco d’atre…me veun pamì eun devàn queunte…d’Allèn ! L’ion d’Allèn…

B.Comba Frèide ?

D. Comba Frèide

B. Lé Valdotèn s’accapaon-t-i nco sovèn ? Sèn que fiaon-t-éi can s’accapavon?

D. Wel, fiaon de danse(8)Well, we danced., béyaon de veun…eun mèis o dou…l’ayón bon tèn

B. L’ion-t-éi organizà ? l’ayàn-t-éi de sosiété ?

D. Oué, n’ayàn an sosiété.

B. Queun non l’ayé-t-éi ?

D. Me veun pa eun devàn lo non que lèi diyaon

B. Lo travaille comme l’ie ?

D. Adón ou aya ?

B. Adón

D. adón l’ie…travaillé deur ! Lo pappa diave que, can fiavon lo fèn, levavon devàn dzoo ! A la lanterna: poussavon pa vére…la lanterna pe vére, pe fie lo fèn

B. Vo can side nèissù side nèissù dan la ferma

D. Oué, si nèissì fran i mitcho que n’ayàn adón. Pa de medeseun ! L’ie an femalla que l’a…si pa alloù a l’opetaille gneunca…te sa beun, nèissù fran lé i métcho

B. Can vo sià petchoù n’ayé ‘nco bièn de Valdotèn, n’ayé ‘nco bien d’occajón pe predjéi patoué ?

D. Oué, la communoté lé, predjaon tchoueut lo patoué

B. Saré feunque acapità que dé-z-amériquèn l’ant apprèi lo patoué…

D. Na ! Na ! Fran pa ! Magara caque mot…Predjaon pa lo patoué, l’an jamì predjà!

B. Travaillavon tchoueut la campagne?

D. Oué, tchoueut la campagne

B. Euntre mèinà vo predjijà dza anglé ou…

D. Bièn pocca avàn d’allé a l’icoulla. Mé can si allà a l’icoulla sayó rèn de l’anglé: pa eun mot. To sèn que fiaon fie l’ie copì de papì, tanque n’i comprèi caque mot

B. Diade-vèi an baga : veuro n’ayé-t-éi de Valdotèn a peu pré, a Emma ?

D. Magaa an trèntèn-a, an trènten-a de fameuille…totte eunsèmblo lé

B. Ara son-t-éi nco totte léi salle fameuille ?

D. Oué, oué, n’a beun ancora aya, mé an partia l’an vèndù é n’a bièn d’ américàn que l’an atsetoù…No-z-atre n’èn vèndì a dé-z-américàn, la rèntch(9)Ranch.

B. Cou déye ? perqué ?

D. Wel(10)Well., lé garsón pa voya de resté deun la rèntch(11)Ranch., leur l’an voya de vére d’atre bague…euntèdèn. no-z-atre nèn vèndì è sèn alloù ba…de premié seun allà ba an veulla que l’è a peu prè veun meulle(12)Miles. de la rentch(13)Ranch. l’ie…N’èn restoù(14)We had stayed. lé ptètre quieunj’àn, aprì sèn alloù a Califorgna. Eun Califorgna sèn itoù lé doj’an. Lè premié chouéi-j-an que siàn lé, no allaon dérì :an Colorado, chouéi mèis é eun Califorgna chouéi mèis. Ma ara son trèi-z-an que sèn to l’an,…restèn lé an Califorgna.

B. Yòou eun California ?

D. A Hemmet…Protso de Lozandjele…ouitanta meulle(15)Miles.…Na ! A peu prè sèn meulle(16)Miles. de Lozandjele

B.. Perqué side allà léi ?

D. Pe lo dzèn tèn : pa frèt d’iveur. D’itsatèn fèi-pi tchica tro frèt, bon…mé que tro tsat d’abor, lamèn bièn

B. Eun Colorado fiave pi frèt ?

D. O! Braamènte! Beuttave de nèi i Colorado. Léi, n’a pa rèn de nèi yòou sèn aya

B. Adón, vo side èntroù à chouéi-z-an a l’icoulla sènsa cognitre eun mot d’anglé ?

D Lo premì dzoo sayó pa l’anglé, na. Dèi que si alloù dou-z-an…bellamènte trèi-z-an a l’icoulla… si alloù doj’an a l’icoulla. Ma si pa alloù i collèdzo(17)College...na

B. Lìé pouza que vo predjade pamì patoué?

D, Dizeouett’an que n’i apamì tornoù predjì patoué

B. Devàn avoué qui vo predjijà patoué ?

D. Wel(18)Well, la fameuille…aprì, atour tchoueut(19)Around everybody. predjaon patoué

B. Sisse valdotèn d’adón, pamì vu-lé, pamì l’occajón de lé-z-accapéi ?

D. Na, bièn son mort étó é le pi dzovén-o predjon pamì patoué…predjon l’anglé. E belle mé é la séòou…Mé dze vou òoutre vére la séòou dou trèi cou pe an, ma predjèn pamì lo patoué, to l’anglé

B. Lé seròou lo cognisson lo patoué, savon lo predjéi ?

D. Oué, lo savon…san predjé comme mé…l’an pa tornoù predjé da pouza.

Can si veun-i eun sé…tchicca pouéye,…pa savì tro predjì, avouì Livio, lo patoué

B. E p’écrie? Commèn écriavon-t-éi?

D. Pappa é mamma écriavon eun fransé…Leur compregnaon pa l’italièn de pi que mé

B. Apréi vo side crèissu léi, queun travaille v’ouide-vo fé ?

D. Oué, crèissù lé…continuoù la farm(20)Farm. : plantaon de trifolle, de gran, de fèn, tèn que n’éan le vatse

B. Groou beuteun ?

D. Ouè n’ayàn pi de sènseuncanta vatse…D’itsatèn le mandaon su pi âte, dessù la terra di governemèn donque, ver lo premì d’ottobre veugnaon ba torna a la rentch(21)Ranch.

B. E sènque vo féijà? De fromadzo?

D. Ouè…Djeusto pe meudjì lo fromadzo…No ariaon chouéi ou sa vatse : le-z-atre sian tcheutte pe la vianda

B. Queun fromadzo vo féijà ?

D. Pa de fromadzo avouè la crama : tòoutavon ya la crama. Fiavon lo fromadzo avoué lo laséi que l’ie icramoù. Avouì la lèitoù fiavon eun per de bague, mé me veun pa eun devàn sèn que fiavon avouì la lèitoù, dèi que l’ie fé lo fromadzo

B. Jamì gneun la provoù a féye la fontina, òoutre léi ?

D. Na, òoutre lé fiaon pa la fontin-a

B. E apréi, d’atre cultivachón, vo-z-èi deu lo gran ?

D. Eugn’atro gran, me veun pa eun devàn…”ooutse”(22)Oat (avoine). eun anglé

B. L’avèin-a, lo fromèn ?

D. N’ayàn lo fromèn, n’a eucó d’atro…

B. De blou?

D. Na, n’ayàn pa de bloù

B. Sèiletta ?

D. Me veun pa eun devàn

B. E lo vèndijà lo…

D. Oué, lo vèndaon, lo fromàn lo vèndaon tchica…n’aon de gadeun étó… Baillaon meudjì i gadeun, la resta vèndaon sèn que n’aon pa fata no.(23)Then. Dèn que lé vatse étó, lé vé, vèndaon lè vi

B. L’èrba…

D. L’èrba l’ie boun-a…boun-a èrba. Mé no fayé fie… baillé i vatse pe choué mèis d’iveur, n’ayé pa d’èrba, rèn, pe choué mèis, l’ie lon…fayé avèi tan(24)Dans le sens de « une quantité établie ». de fèn pe baillé a salle vatse perqué n’a pa d’èrba tanque a miémì

B. Apréi, le mèinà son crèissù

D. Oué, mé mèinoù son crèissì, den(25)Then. son partì ya leur étó… la sèòou l’ie partia a la Califorgna dza pouza. Mé n’ayó djeusto doe sèòou : n’ayó pa de fréye

B. Apré vo-z-èi désidà de tornèi eun sé

D. Su seuilla ? Ouè, n’i ayòou voya de torné eun sè…bièn lamoù !

B. Eun dzor vo-z-èi pènsà, vo-z-èi tchertchà lé paèn ? Commèn vo-z-èi féi ?

D. L’ion dza trèi-z-an que n’ayó voya de veun-i eun sé, rèn que…Livio…Sayó pa lo non de llu : n’i djeusto beuttoù Dossignì, lé dzè l’an deut « reste a Dzegnoù ». N’i rèn que bettoù Dzegnoù é Aoste. Llu l’a accapoù la lettra é n’i deu-lèi que pouyé écrie eun fransé ou eun italièn que mé fiavo la traslachón(26)Translation., n’ayé de dzé lé que fiaon la traslachón(27)Translation.. Bicoze(28)Because. mé pouo pa predjè italièn, pouo pa llie gneunca(29)Because I couldn’t speak Italian and I couldn’t read either.. La seòou n’ayé euna que cougnissae, que reste protso de lleu. Lleu l’arie llu la lettra, sèn que l’ie icrì

B. Apré, vo-z-a féi an serténa eumprechón can vo sèi tornà eun séi

D. Can si veun-i eun sé n’ayó tchica pouiye de pa possèi predjé a moddo. Mé si to que n’i vu-lo llu l’a predjà patoué é mé n’i comprèi-lo. Si dzoo lé, pa tan, mé lo secón dzoo, den(30)Then., me vegnae, Tchoué lé dzoo aya me fo predjé de pi perqué me veun eun devàn

B. Repregnèn torna lo discour de…De pappa è mamma vo rappelade-vo caitsouza? Vo predjavon-t-éi dou paì, seuilla?

D. Oué, predjaon beun mé n’ayó pa la fèi que fisse si drèt… que l’ie eun montagne mé pa fran si drèt que sèn que l’é aya. L’an toujoù deut que l’ie dzèn, E nco d’atre dzé que son veun-i eun sé é l’an deut : « O ! l’é an dzènta veulla ! » . Me n’ayó la fèi fisse itaye tchica pi de plan, que fisse pa si drèt

B. Vo rappelade-vo caitsouza di-z-atre Valdotèn? Vo féijà eucora de veillà caque cou, vo?

D. De.. ?

B. De veillà

D. O ! De veillà, oué ! Eun allae òoutre avouì lé-z-atre…

B. Sènque vo fèijà lo lon de la veillà ?

D. Meudjì, bèe de veun, predjì

B. Eide-vo vardà lé tradechón de seuilla, fie de bodeun, de sòouseusse ?

D. O oué ! Belle lè sòouseusse féte avoué lo san…le bodeun

B. E lo pan nèr?

D. E lo pan nèr! E n’èn meundjà de salla seuppa…pa fran seuppa…

B. Sepetta ?

D. Sepetta ! L’ie pa veun-me eu devàn tanque ieur. Mamma l’a fé braamèn de sèn. Seurtoù can mé, caque cou, n’io pa bièn, llé me baillave la seupetta…l’é pa veun-me eun devàn tanque a noua que sèn l’ie la sepetta.(31)Probablement, le témoin confond la sepetta avec la panada.

B. E le dzé òoutre léi, l’ion-t-éi éton-a de vo sèntì predjéi patoué ? Les amériquèn, lé vezeun…

D. Oué, leur lamavon pa sèn léi : no diavon lé « dégo »

B. Perqué lé « dégo »

D. Lo si pa…n’ian pa de leur

B. Vo-z-an todzoo tratà à moddo ?

D. Oué, oué, todzoo tratoù a moddo, da premì..Aprì, tchica pi cognì…da premì, na, lamavon pa

B. Fiavon-t-éi de conte i veillà? Contavon-t-éi caitsouza ?

D. Oué, oué

B. Vo rappelade-vo caitsouza

D. Pa bièn, na, pa bien… Diavon que devàn. allaon òoutre eun Chouisse, p’atseté de tabac

B. Contrebènda

D. Contrebènda ? Jamé sèntu-nèn predjì de sèn-léi. Passaon òoutre lo Mon-Blan, protso di Mon-Blan…

B. Lo Gran-Sèn-Bernar, pènso

D. Na, pa lo Mon-Blan, lo Gran-Sèn-Bernar! Fiaon to so deun doe néte…passano pa òoutre lo dzoo…fayé catché

B. I commènsemèn, lo pappa é la mamma l’ayon-t-éi de contat avouéi lé parèn que son restà seuilla?

D. Si pa se n’ae de contrat

B. Na de contrat ! Vouì déye dé rappor…Ecrijon-t-éi ?

D. Oué, écriaon, la femalla de Livio l’a montro-me euna lettra que lo pappa l’a écrì eun séi. Lo pappa l’ayé fallù eumprèntéi de sou p’allé òoutre, l’ae pa de sou ! Dèn(32)Then., aprè que l’è-t-alloù òoutre lé l’a fé de sou, l’a mandou-le eun dérì, le sou pe payì.

B. E lo travaille de l’agriculture comme l’éi-t-éi ? Pi deur que énque o…

D. Na l’ie pa tan si deur que seilla

D. L’éi-t-éi dza meccanizà ?

D. Oué. Seilla fayé tot fie a man que òoutre lé mpléyaon lé tsevì pe copé lo fèn, pe ratelé, staqué(33)Stock. étó, staqué lo fèn. Lèi diaon lé staque : mpilé su lo fèn.

B. E apréi toppavon..

D. Na ! Djeusto fie tchica la poueunte

B. E d’iveur commèn fayé-t-éi féye?

D. D’iveur, can gnouaon ( ?) que l’ie bièn dzaloù no déyaon prende la sappa é, dèn(34)Then., l’ie bièn ivert…dèn(35)Then., sèn pe baillé i vatse. Dèn(36)Then., lé dérèi an fiaon to comme so-seilla…braamèn de pi bon tèn, baillé i vatse paèi, à la forse(37)Fork.

B. la trèn ?

D. Oué la trèn ! (le témoin se met à rire. La forse l’é tchica américano!

B. Tèns-èn-tèn capite…va bièn, va bièn

D, A! si pa…

B. Eide-vo caitsouza a me déye que n’i pa demanda-vo ?

D. Si pa mé…n’i trovoù bièn dzèn é si fran contèn de vén-i eun sé. E voì torné eun sé é vou meun-i la femalla étó. Llé la pa poussì vén-i eun sé perqué la tsambra ( !), lo dzén-ou l’ie to conflo

B. Vo-z-èi marià eun amériquéna vo?

D Ya(38)Ya, euna amèriquéna. Lè mèinoù predjon pa patoué perqué llé l’ie amèriquéna è predjae pa patoué

B. Lé Valdotèn l’an jamé pènsà de féye eun journal, caque tsouza…

D. Na

Traduction

D. Je suis Nasau Dossigny…Je ne sais pas où ils ont trouvé ce prénom…Ils m’ont mis ce prénom. Je suis né l’an sept, en octobre, le dix-sept, à Emma, dans le Colorado.

B. C’est bien la première fois que vous venez en Vallée d’Aoste ?

D. C’est la première fois que je viens ici

B. Vous parlez patois comme nous….

D. A peu près comme vous, je crois…

B. Comment cela se fait-il, pourquoi ?

D. Quoi ? Pourquoi le patois ?

B. Oui, pourquoi parlez-vous patois ?

D. Papa et maman ont toujours parlé patois. Ils sont partis d’ici je ne sais plus en quelle année… L’an trois, l’an quatre, dès qu’ils se sont mariés….C’était l’année cinq et l’an six ma sœur est née. Moi, je suis né l’an après, l’an sept et une autre sœur est née l’année suivante, l’an neuf…

B. D’où étaient-ils, papa et maman ?

D. Papa était de Gignod et maman de Doues.

B. Pourquoi sont-ils allés en Amérique ?

D. Ici… Ils sont partis pour se faire un peu d’argent, je crois. Et maman, depuis le premier jour qu’elle a mis pied sur le bateau, elle est tombée malade jusqu’au jour où elle a débarqué. Elle a dit qu’elle n’avait aucune envie de revenir en arrière… Elle a été malade je ne sais pendant combien de temps. A peu près vingt jours, malade sans interruption…

B. Et ensuite, en Amérique, quel travail ont–ils fait ?

D. D’abord, il a travaillé pour un certain Gerbaz, dans sa ferme.

B. Un Valdôtain ?

D. Un Valdôtain…Je crois que celui pour qui mon père a travaillé était de Doues

B. Ils étaient déjà au Colorado ?

D. Probablement oui…C’était un peu plus loin que Emma, une vingtaine de milles…Un endroit appelé Wolly Creek ( ?), au Colorado

B. Est-ce qu’il y avait d’autres Valdôtains, là-bas ?

D. Oui, oui, il y en avait d’autres…Je ne me souviens pas de tous les noms…Des Cerise qui étaient de Doues et d’autres encore…Je ne me rappelle plus… d’Allein, les Cerise étaient d’Allein.

B. C’est la Combe-Froide…

D Oui, la Combe-Froide…

B. Les Valdôtains, se rencontraient-ils souvent ? Que faisaient-ils dans ces occasions ?

D. Bien, ils dansaient, ils buvaient du vin…pendant deux ou trois mois… ils prenaient du bon temps…

B. Étaient-ils organisés ? Avaient-ils des associations ?

D. Oui, il y avait une association.

B. Comment s’appelait-elle ?

D. Je ne me souviens plus

B. Le travail, comment était-il ?

D. Alors ou maintenant ?

B. Alors

D. Le travail était dur ! Papa racontait qu’à la saison des foins, ils se levaient avant le jour ! Avec une lanterne, autrement ils n’auraient pas pu voir pour faucher

B. Vous êtes né dans la ferme ?

D. Oui, je suis né dans la maison d’alors. Sans médecin ! C’était une sage femme qui m’a…je n’ai pas été à l’hôpital. Tu sais bien, je suis vraiment né à la maison.

B. Quand vous étiez enfant, il y avait beaucoup de Valdôtains. Les occasions pour parler patois ne manquaient pas.

D. Dans notre communauté, tout le monde parlait patois.

B. Il est peut-être même arrivé que des Américains aient appris le patois…

D. Non, non ! Vraiment pas ! Il ne parlaient pas patois ! Peut-être quelques mots, ils ne l’ont jamais parlé.

B. Tout le monde travaillait la campagne ?

D. Oui, tout le monde la campagne

B. Entre enfants, parliez-vous anglais ?

D. Très peu avant d’aller à l’école…moi, quand j’ai été à l’école je ne savais rien d’anglais…Pas un mot. Tout ce qu’on me faisait faire c’était de copier des textes jusqu’à ce que j’ai appris les premiers mots.

B. Dites-moi : combien de Valdôtains y avait-il, environ, à Emma ?

D. Peut-être une trentaine, une trentaine de familles. Toutes rassemblées là.

B. Sont-elles encore toujours là ces familles ?

D. Oui, oui, il y en a encore. Mais plusieurs ont vendu leur bien à des Américains qui ont acheté. Nous avons vendu à des Américains, notre ferme.

B. Pourquoi ?

D. Bien, les enfants n’avaient plus une grande envie de rester dans la ferme : ils avaient envie de voir autre chose… Ainsi, nous avons vendu et nous sommes allés à… Dans un premier temps nous nous sommes établis dans une ville à une vingtaine de milles de la ferme. Nous avons été là une quinzaine d’années, puis nous sommes allés en Californie. En Californie, nous avons été douze ans. Les six premières années que nous étions en Californie, on retournait au Colorado pendant six mois et pendant six mois on restait en Californie. Mais depuis treize ans, nous ne quittons plus la Californie.

B. Où en Californie ?

D. A Hemmet… Près de Los Angeles… à quatre vingt milles de Los Angeles, non… plutôt cent de Los Angeles.

B. Pourquoi vous êtes-vous établis là ?

D. Pour le climat : pas froid en hiver. En été il fait bien un peu trop froid… Mieux que trop chaud d’ailleurs…nous aimons bien.

B. Au Colorado, faisait-il plus froid ?

D. Ah oui ! Beaucoup plus froid ! Il neigeait au Colorado. Il n’y a pas de neige où nous sommes maintenant.

B. Alors, à six ans vous êtes rentré à l’école sans connaître un mot d’anglais ?

D. Au début je ne connaissais pas un mot. Puis après deux, trois ans d’école. J’ai fait douze ans d’école mais je n’ai pas été au lycée.

B. Ça fait longtemps que vous ne parlez plus patois ?

D. Depuis dix-huit ans que je ne parle plus patois

B. Avant, avec qui parliez-vous patois ?

D. Bien, la famille, puis, tout autour de nous on parlait patois.

B. Et tous ces Valdôtains d’alors, vous ne les avez plus vus ? Vous n’avez plus eu l’occasion de les rencontrer ?

D. Non, plusieurs sont morts…Et les jeunes ne parlent plus patois : ils parlent anglais… Et moi aussi, avec ma sœur…Je rends visite à ma sœur deux ou trois fois par an, mais nous ne parlons pas patois, tout en anglais.

B. Vos sœurs, connaissent-elles le patois ? Le parlent-elles ?

D. Oui, elles le connaissent, elles le parlent comme moi… Ça fait longtemps qu’elles ne le parlent plus. Quand je suis venu ici, j’avais un peu peur de ne pas savoir parler patois avec Livio.

B. Et écrire ? Comment écrivaient-ils vos parents ?

D. Papa et maman écrivaient en français : ils ne comprenaient pas l’italien mieux que moi…

B. Puis, vous avez grandi là-bas : quel travail avez-vous fait ?

D. J’ai grandi dans la ferme : nous cultivions les pommes de terre, le blé, le foin, tant que nous avons eu des vaches.

B. Un grand troupeau ?

D. Oui, cent cinquante vaches. En été nous les envoyions en haut, dans les terres du gouvernement. Vers le premier octobre, elles redescendaient à la ferme.

B. Qu’est-ce que vous faisiez ? Du fromage ?

D. Oui, mais rien que pour nous. Nous en trayions six ou sept. Les autres étaient toutes pour la viande.

B. Quel fromage faisiez-vous ?

D. Pas de fromage avec la crème. Nous enlevions la crème. C’était avec du lait écrémé. Avec le petit lait on faisait une ou deux autres choses mais je ne me souviens plus de quoi il s’agit, après qu’on avait fait le fromage.

B. Jamais personne n’a essayé de faire la fontine, là-bas ?…

D. Non, là on ne faisait pas de fontine.

B.Et pour ce qui est d’autres productions ? Vous aviez parlé du blé.

D. Un blé différent, je ne me rappelle plus… « outse » en anglais…

B, L’avoine, le froment ?

D. Le froment, oui…Nous en avions d’autres aussi.

B. Du blé ?

D. Non, nous n’avions pas de blé.

B. Du blé du printemps ?

D. Je ne me rappelle plus.

B. Vous le vendiez ?

D. Oui, nous le vendions. Le froment nous le vendions en partie…nous avions aussi des porcs…Nous vendions ce qu’on ne gardait pas pour les porcs. Les vaches aussi, on vendait les veaux

B. L’herbe ?

D. L’herbe était bonne !  De la bonne herbe ! Mais nous devions faire…Nous devions nourrir les vaches à l’étable pendant les six mois d’hiver…Il n’y avait pas d’herbe fraîche pendant six mois : c’était long ! Il fallait avoir une certaine quantité de foin pour donner aux vaches puisqu’il n’y avait pas d’herbe jusque vers la mi-mai.

B. Puis, les enfants ont grandi…

D. Oui, mes enfants ont grandi…Ils sont partis eux aussi…ma sœur était déjà partie pour la Californie depuis longtemps…j’avais deux sœurs….Je n’avais pas de frères.

B. Après, vous avez décidé de venir ici

D. Oui, j’avais envie de venir ici et j’ai beaucoup aimé.

B. Un jour vous y avez pensé ? Vous avez cherché les parents ? Comment avez-vous fait ?

D. Ça faisait déjà depuis trois ans que j’avais envie de venir ici mais je ne connaissais pas le nom exact de Livio. J’ai mis Dossigny, Gignod, j’ai seulement mis Gignod et Aoste.

Lui, il a reçu la lettre. Je lui avais dit qu’il aurait pu écrire en français ou en italien car j’aurais fait la traduction. Il y avait des gens qui me l’auraient faite puisque je ne sais ni parler ni lire l’italien. Ma sœur avait une voisine qui aurait lu la lettre et dit ce qui y était écrit.

B. En venant ici, vous avez subi un certain choc !

D.. Quand je suis venu j’avais un peu peur de ne pas parler convenablement. Mais comme je l’ai vu, il m’a parlé patois et moi je l’ai compris. Le premier jour pas tellement mais, le second jour, la langue me revenait. Chaque jour, plus je parle et plus je me rappelle.

B. Reprenons le discours…Est-ce que vous vous rappelez quelque chose de papa et de maman ? Est-ce qu’ils vous parlaient du Pays, d’ici ?

D. Oui, ils m’en parlaient mais je ne croyais pas qu’ici la pente était aussi raide. Je savais que c’était la montagne mais pas aussi raide…Ils m’ont toujours dit que c’était beau. Et d’autre gens aussi qui étaient venus ici m’ont dit : «  Ah ! C’est vraiment une belle ville ! » Je pensais qu’il y avait un peu plus de plaine, que c’était moins raide.

B. Vous rappelez-vous des autres Valdôtains ? Est-ce que vous faisiez des veillées ?

D. Des… ?

B. Des veillées

D. Ah ! Des veillées…Oui, nous allions chez les autres….

B. Qu’est-ce que vous faisiez pendant les veillées ?

D. Manger, boire du vin, parler…

B. Avez-vous conservé des traditions d’ici, faire les boudins, les saucisses ?

D. Oui, on faisait aussi les saucisses avec le sang, les boudins…

B. Et le pain noir ?

D. Et le pain noir ! Et nous mangions cette sorte de soupe…pas vraiment une soupe…

B. La sepetta ?

D. La sepetta ! Je l’avais oublié jusqu’à hier. Maman en faisait souvent. Surtout quand je n’étais pas bien, elle me préparait la sepetta. Cela m’était sorti de la mémoire jusqu’à hier, au repas de midi.

B. Et les gens là bas, étaient-ils étonnés de vous entendre parler patois ? Les Américains, les voisins…

D. Ils n’aimaient pas cela, ils nous appelaient les « Dégo »

B. Pourquoi les « Dégo » ?

D. Je ne sais pas, nous n’étions pas des leurs…

B. Est-ce qu’ils vous ont toujours bien traités ?

D. Oui, oui, toujours traités comme il faut. Au début ils ne nous aimaient pas, mais quand ils nous ont mieux connus…

B. Est-ce qu’ils racontaient des choses lors des veillées ? Vous, vous rappelez-vous de quelque chose ?

D. Pas beaucoup…Ils disaient qu’ils allaient en Suisse acheter le tabac…

B. La contrebande !

D. La contrebande ? Jamais entendu parler de cela… Ils passaient du côté du Mont-Blanc…

B. Du Grand-Saint-Bernard je pense…

D. Non, pas le Mont-Blanc…Par le Grand-Saint-Bernard. Il faisait le trajet en deux nuits. Ils ne faisaient pas la traversée pendant le jour…Ils devaient se cacher…

B. Tout au début, papa et maman ont-ils conservé des contacts avec la parenté d’ici ?

D. Je ne sais pas s’il y avait des contrats…

B. Pas de contrats ! Je veux dire des rapports…Écrivaient-ils ?

D. Oui, la femme de Livio m’a montré une lettre que papa avait écrite ici. Pour émigrer, il avait dû emprunter de l’argent, il n’avait pas d’argent. Puis, l- bas, il s’est fait de l’argent et il a envoyé ici l’argent à rendre.

B. Et le travail de l’agriculture comment était-il ? Plus dur qu’ici ?

B. Non, il n’était pas aussi dur qu’ici.

B. C’était déjà mécanisé ?

D. Oui. Ici, il fallait faire tout à la main. Là, on utilisait les chevaux pour faucher, pour râteler,…pour « staquer » aussi, pour « staquer » le foin. On disait « staquer » pour empiler le foin.

B. Et après, ils couvraient ?

D. Non ! Ils faisaient, simplement, le tas un peu à pointe.

B. Et en hiver, comment fallait-il faire ?

D. En hiver, quand cela était dur, gelé, on prenait la pioche pour bien l’ouvrir puis, on le servait aux vaches. Les derniers temps, on faisait tout comme ça. C’était moins pénible que de servir les vaches, avec la fourche…

B. Avec le trident…

D. Oui, le trident : la fourche est trop américain !

B. De temps en temps, cela peut arriver…ça va, ça va !

D. Ah ! Je ne sais pas…

B. Avez-vous quelque chose à me dire que je ne vous ai pas demandé ?

D. Je ne sais pas…J’ai trouvé beau et je suis vraiment content d’être venu. Et je veux amener avec moi ma femme aussi. Elle n’a pas pu venir parce que la jambe, le genou, était enflé…

B. Vous avez épousé une américaine ?

D. Oui, une américaine ! Les enfants ne parlent pas patois parce qu’elle est américaine et ne parle pas patois.

B. Les Valdôtains, là bas, n’ont jamais pensé de faire un journal ?

D. Non !

Notes   [ + ]

1. Calque de l’italien : comment ça se fait?
2. I was born the 17th October 1907 a Emma, Colorado.
3. Was disembarked.
4. How long.
5. Farm
6. The man my father worked with.
7, 12, 15, 16. Miles.
8. Well, we danced.
9, 11, 13, 21. Ranch.
10. Well.
14. We had stayed.
17. College.
18. Well
19. Around everybody.
20. Farm.
22. Oat (avoine).
23, 25, 30, 32, 34, 35, 36. Then.
24. Dans le sens de « une quantité établie ».
26, 27. Translation.
28. Because.
29. Because I couldn’t speak Italian and I couldn’t read either.
31. Probablement, le témoin confond la sepetta avec la panada.
33. Stock.
37. Fork.
38. Ya