La phonothèque de l’AVAS (1980-1990)

MINISTÉRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE ET DE LA CULTURE COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET SCIENTIFIQUES
Section d’histoire médiévale et de philologie

Alexis Bétemps avec Enrica Clapasson, juin 2014

Alexis Bétemps, La phonothèque de l’Association Valdôtaines des Archives sonores (1980-1990), dans Bulletin de liaison des adhérents de l’AFAS, 28-29, 1992

ÉTUDES FRANCOPROVENÇALES
ACTES DU COLLOQUE

réunis dans le cadre du 116 Congrès national des Sociétés savantes
(Chambéry-Annecy, 29 avril-4 mai 1991)

Abréviation utilisées

AVAS = Association valdôtaine des archives sonores. RAI = Radio Televisione Italiana.
BREL = Bureau régional pour l’ethnologie et la Linguistique
TV = Télévision.

Dix ans se sont écoulés depuis que la première cassette est arrivée au petit bureau sis 8, place Chanoux, mis à la disposition de la naissante Association valdôtaine des archives sonores par le Comité des traditions valdôtaines. Le témoin était Urbain Bletton de Morgex, classe 1892 et l’intervieweur Raymond Vautherin, notre président actuel. Le thème de l’enquête était la toile et le chanvre à Morgex. Je crains qu’il ne soit difficile de répéter cette enquête à Morgex. Urbain Bletton est mort et il était probablement le dernier dépositaire de ce savoir.

L’idée d’une phonothèque valdôtaine n’a pas poussé comme un champi­gnon à l’ombre d’un mélèze. Les milieux culturels valdôtains en débattaient depuis belle lurette. Ce n’est donc pas le cas de vouloir ici à tout prix aller rechercher le père (ou la mère) de la phonothèque. Je dois cependant signa­ler le rôle déterminant de Gaston Tuaillon, professeur de dialectologie à l’Université de Grenoble qui, lors d’une séance du comité du Centre d’études francoprovençales « René Willien » de Saint-Nicolas, souligna l’importance et l’urgence d’une telle initiative. Puis, c’est l’histoire de AVAS dont je ne vais pas parler dans cet article.

Une phonothèque ne naît pas par hasard, surtout pas quand les exemples sont rares et l’initiative appartient à des pionniers. Ce n’est pas la mode qui l’a inspirée mais une exigence profonde et collective. Les années soixante-dix avaient été marquées par un grand débat politico-culturel et le milieu intellectuel valdôtain avait découvert des horizons nouveaux. La notion de minorité ethnique a été remplacée par celle de nation sans état, les revendi­cations linguistiques ont pris un pli plus radical et une nouvelle conscience valdôtaine, parmi les jeunes surtout, s’est formée.

Mais les années soixante-dix ont marqué aussi la prise de conscience de grands changements qui ont intéressé notre vallée, surtout pendant la décen­nie précédente et toujours en cours : démographie défavorable aux autoch­tones, abandon de la montagne, poussée du tourisme et premières crises de l’industrie, généralisation de l’urbanisation sauvage, atteintes au territoire, spéculations immobilières voilées, généralisation d’un certain bien-être économique, etc. Ces changements de base en laissaient entrevoir d’autres déjà annoncés : déclin du patois et oubli progressif de la culture locale avec ses valeurs et ses savoirs.

II fallait donc intervenir rapidement pour contrer cette tendance : mettre en valeur la culture autochtone en s’occupant d’elle avant tout, en essayant de la faire connaître au grand public, mais surtout, en poussant les déten­teurs mêmes de cette culture, trop souvent méprisée, à prendre conscience de sa richesse, de son originalité et de sa fonctionnalité.

À côté de cette motivation dont le caractère militant est évident, il y en avait quand même une autre : rassembler dans de grandes archives sonores du matériel ethnographique exploitable à des fins scientifiques. Ces deux objectifs ont déterminé l’action de l’AVAS au cours de ces dix années de vie et, l’on peut dire, avec un succès inattendu. Affirmer que les objectifs ont été rejoints serait excessif, mais l’énergie déployée par notre association qui, d’ailleurs n’était pas la seule à poursuivre ces objectifs, a certainement contribué à mettre en valeur notre civilisation. Dans quelle mesure exacte­ment, c’est peut-être trop tôt pour l’évaluer. D’ailleurs, le travail continue.
Dix ans après, la phonothèque de l’AVAS compte environ trois mille cinq cents cassettes, dont deux milles cataloguées, et une quarantaine de vidéos. C’est un monument imposant et inquiétant à la fois. Là, contre une paroi anonyme d’un bureau, à’ Tsambarlet, rangées dans un bel ordre et soigneuse­ment étiquetées, il y a les cassettes contenant les voix d’un millier de Valdôtains, et avec leurs voix, leurs savoirs, leurs souvenirs, leurs petites manies, leurs faiblesses, leurs élans, leurs regrets, leurs sentiments. dérobés, parfois étalés, selon leur naturel et leur réaction face au micro. Plusieurs voix ont cessé de résonner : nous l’apprenons des nécrologies sur les murs des maisons ou dans les journaux locaux, nous l’apprenons parfois des parents mêmes qui viennent nous voir pour nous demander une copie de l’interview…

Mais qu’est-ce qui donne le droit à une cassette d’être rangée dans un bel ordre à côté de tant d’autres et d’être conservée ? Dès le début nous avons dû nous donner des critères pour que la phonothèque ne devienne pas un dépôt chaotique de cassettes enregistrées. Nous avons, avant tout, privilégié les ethnotextes, à savoir, des textes oraux qui traitent d’expériences qui dépassent l’individuel, qui présentent des savoirs collectifs, qui relatent des usages communautaires. Les ethnotextes reproduisent la vision que les membres d’une communauté ont d’elle ; ils représentent le point de vue interne, partiel et fragmentaire d’individus, mais aussi le point de vue de ceux qui participent directement d’une culture, qui en subissent les condi­tionnements et en suivent la logique, qui en sont impliqués émotionnelle­ment et qui jugent selon des systèmes de valeurs qui sont la clé même pour comprendre leur culture. Les ethnotextes sont donc beaucoup plus que la mémoire d’un peuple : ce n’est pas seulement leur contenu, les souvenirs enregistrés, qui intéresse mais aussi la façon de les présenter. Ce n’est que quand on a bien compris ces mécanismes psychologiques qu’on peut correc­tement évaluer les contenus d’un ethnotexte, les dits et les non dits, les allu­sions et les insistances, la froideur et l’émotion.

L’ethnotexte est le document que l’AVAS a privilégié dès le début et qui caractérise actuellement la phonothèque. Mais il n’est pas le seul document admis. La phonothèque AVAS accueille aussi des documents authentiques : des conversations de veillées, des chants communautaires jaillis spontané­ment et surpris par le micro, des discussions chaotiques et passionnées lors des meetings politiques villageois, des cris de commissaires-priseurs impro­visés le jour de la fête patronale, etc.

Nous avons entrepris, en outre, un travail de récupération auprès de cher­cheurs et de simples amateurs, pour obtenir d’anciens enregistrements effec­tués à l’occasion d’enquêtes ou de préparation de mémoires universitaires, ce qui nous a permis de constituer des « fonds historiques » importants : l’enquête Jean-Pierre Martin (1969/72) sur le français parlé en Vallée d’Aoste, l’enquête Keller sur les patois valdôtains, et d’autres enregistrements épars, fruit de l’intuition de pionniers qui ont eu la sensibilité de fixer sur bande des témoignages particulièrement intéressants à l’époque où l’idée d’une phonothèque n’avait pas encore percé.

La phonothèque AVAS accueille aussi des enregistrements d’émissions radio axées sur la culture locale, en particulier d’émissions produites en collaboration avec l’Association. Elle n’a pas une politique systématique à l’égard de la collecte de ce type d’enregistrement. Les radios, la RAI en premier lieu, ont leurs archives et le matériel est donc déjà conservé ; l’asso­ciation considère prioritaire l’effort d’enrichir ses archives par la recherche de matériel nouveau. À chaque jour qui passe, quelque chose se perd : il faut d’abord intervenir où l’urgence s’impose.

Mais comment ces trois mille cassettes ont-elles été rassemblées? Au début, les principaux enquêteurs étaient nos adhérents. Les témoins étaient choisis parmi les parents, les amis, les voisins. Les sujets enquêtés étaient libres : la connaissance directe du témoin suggérait les thèmes à l’enquêteur. À travers le bulletin de l’AVAS, feuille de liaison polycopiée, on encourageait les lecteurs à se transformer en intervieweurs, à nous signaler les témoins, à nous faire parvenir des cassettes ou de vieilles bandes enregistrées dans n’importe quelle occasion. C’était l’enthousiasme, le militantisme, qui guidait l’action. Puis on s’est rendu compte qu’il aurait fallu approfondir certains sujets, creuser davantage les thèmes. Voilà alors les enquêtes systématiques : les ramoneurs, l’école d’autrefois, le carnaval, l’émigration, le théâtre populaire, la badoche, du blé au pain, la laine, etc.

Ces initiatives nous ont permis de rassembler des fonds importants sur le même sujet et de promouvoir des actions de restitution : des expositions thématiques, des publications, des émissions à la radio ou à la télévision, des montages audio-visuels. Ainsi, l’association se faisait connaître et apprécier et le réseau de collaborateurs s’élargissait.

Nous avons lancé un concours ouvert à tout le monde : il fallait nous envoyer des cassettes, la meilleure aurait été choisie, et opportunément commentée, elle serait passée à l’antenne lors d’une émission mensuelle que la RAI nous avait confiée : « Eun cou eun tchi no – le microphone dans le passé ». Puis en 1983, l’administration régionale, a mis des bourses d’études à la disposition de dix enquêteurs : ainsi, la phonothèque s’est-elle rapide­ment enrichie. Bien qu’elle se soit révélée positive, cette deuxième expérience, n’a pas été renouvelée : le matériel acquis était de valeur inégale, les enquêteurs devaient être suivis de près, les cassettes devaient être traitées et le personnel affecté à ces tâches était largement insuffisant, d’autant plus que d’autres perspectives étaient en train de s’ouvrir.

L’équipe de l’AVAS qui travaillait à plein temps était réduite, le travail de restitution toujours plus engageant et des objectifs nouveaux étaient en train de se dégager : la photothèque et les écomusées. La phonothèque devint une partie d’une activité plus complexe et la collecte des témoignages oraux subit des transformations.

La création des bourses d’études, l’augmentation graduelle du personnel affecté à l’AVAS, puis la création du Bureau régional pour l’ethnologie et la linguistique (BREL), institution régionale qui gère actuellement les fonds de l’AVAS et leur assure le traitement, la conservation et la diffusion, ont progressivement freiné le bénévolat qui avait fleuri, au début, autour de l’association. Il est difficile de demander à des bénévoles de faire un travail que d’autres assurent avec un soutien économique. Le bénévolat existe encore, mais il est devenu une source secondaire de la phonothèque.

Cela ne signifie pas que des contributions importantes ne viennent pas de bénévoles, mais cela se passe sous des formes différentes : nous avons des étudiants universitaires ou des chercheurs qui viennent nous demander conseil pour leur mémoire ou leur recherche et qu’on encourage à entre­prendre des enquêtes orales ; nous avons des bibliothèques ou des centres culturels communaux qui nous demandent d’être suivis dans des enquêtes orales qu’ils mènent sur le territoire de leur commune. Leur enquête ache­vée, le matériel rentre dans nos archives sans que l’engagement de notre part ait été excessif. La plupart de nos enquêtes systématiques sont actuellement menées directement par le personnel du BREL, qui, cependant, s’appuie, pour les contacts surtout, sur des collaborateurs bénévoles faisant partie d’un réseau qui couvre la vallée et qui s’est formé naturellement au cours de ces années. Le personnel du BREL assure aussi les « interventions d’urgence » quand on nous signale des témoins, probablement les derniers dépositaires de savoirs particuliers : quelqu’un se rend chez le témoin et enregistre les informations précieuses.

Comme l’on a pu comprendre, il est impossible de constituer une phono­thèque comme la nôtre sans s’occuper d’autres choses aussi. L’histoire de l’AVAS en est un exemple évident. Avant tout il faut penser à la restitution : les témoins se sentent concernés par l’enquête, veulent savoir ce qu’on fait de leur témoignage et souhaitent le voir « restitué » de quelque façon. Savoir que leur témoignage en rejoindra des milliers d’autres sur une étagère ne les satisfait pas. Voilà donc que l’AVAS, dès le départ, a consacré une partie importante de son activité à la restitution, à l’hommage au témoin, dû et largement mérité. Nos formes de restitution, comme je l’ai déjà dit, sont nombreuses : l’exposition (photos, objets, documents) commentée par les témoignages oraux, l’émission, radio ou TV, la publication de textes et de montage audio-visuel. Cependant, ce n’est même pas la dixième partie de notre matériel qui est ainsi, bien que partiellement, exploitée. Mais le fait même de savoir que nous utilisons le matériel rassemblé, rassure le témoin, même si nous lui disons que l’utilisation de sa contribution n’est pas dans nos projets immédiats : le témoin sait que son récit pourra être un jour repro­posé et que sa contribution n’enrichira pas simplement un cimetière de cassettes. La restitution, son rôle et son organisation, méritent un article à part : je ne vais donc pas approfondir ici ce sujet, mais je tiens quand même à en rappeler l’importance.

Constituer une phonothèque signifie aussi entrer en contact avec des documents autres que le témoignage oral : photos, lettres, cahiers de comptes, objets divers, etc. ; ce sont des documents qui souvent accompa­gnent le témoignage oral, l’intègrent ou le complètent.

L’AVAS a connu cette expérience et a décidé de rassembler, dans la mesure du possible, tout ce matériel aussi. Notre photothèque compte désor­mais plus de cent mille images et les documents divers, original ou copie, occupent des espaces importants dans nos armoires.

Mais comme je l’ai déjà dit pour la restitution, ce n’est pas dans cet exposé que je vais m’occuper de ces expansions de la phonothèque.
La phonothèque de l’AVAS est donc une structure composite. Elle accueille des documents qui répondent, bien sûr, à des caractéristiques établies, mais elle ne peut pas se développer selon des étapes préétablies. Son enrichissement est lié à la fois aux contributions impromptues et aux programmées. La cassette d’un associé qui a interviewé son père trouve sa place au même titre que le recueil d’une équipe de chercheurs sur la religio­sité populaire. La phonothèque est une grande mosaïque qui se remplit de tesselles progressivement. Plus les tesselles augmentent, plus le dessin de la mosaïque devient évident. Les responsables de la phonothèque peuvent ajouter des tesselles pour mieux unir les unes aux autres, mais ce sont d’autres mains à l’action imprévisible qui placent le plus de tesselles. Quand nous nous sommes aperçus que nous avions des échantillons de tous les patois valdôtains exception faite pour celui de Chamois, nous y avons mené une enquête ; quand, après avoir achevé la recherche sur les ramoneurs nous avons connu, deux ans après, un autre témoin à même d’enrichir nos connaissances sur le sujet nous l’avons interviewé, mais entre-temps, d’autres fonds se sont ajoutés à la collecte, d’autres sujets ont été documen­tés et la mosaïque avait de nouveau changé de forme et augmenté ses trous.

La phonothèque est composite aussi, du point de vue des contenus, de la richesse des messages sonores des cassettes. Selon le témoin, selon l’inter­viewer, selon le sujet abordé le témoignage peut être exhaustif, cohérent, fiable ou bien fragmentaire, incohérent, douteux. Et entre ces extrêmes il y a’ des témoignages de qualité moyenne.

Mais peut-on vraiment parler de qualité des témoignages ? Qui peut les juger ? Quels sont-ils les barèmes pour juger un bon témoignage ? Nous utilisons nous-mêmes, entre nous, des expressions telles que « la cassette est bonne », « ce témoignage est complet », mais nous avons conscience que notre jugement est porté en fonction de ce que nous-mêmes nous attendons de la cassette et que, peut-être, un jour, un témoignage que nous avons défini médiocre retiendra l’attention de quelqu’un, qui saura l’écouter d’une manière différente et y chercher autre chose.

Pour ce qui est de la qualité technique des enregistrements, par contre, notre jugement est sûr. À côté de bons enregistrements faits avec un magné­tophone de qualité par un interviewer expérimenté et dans des conditions idéales, nous avons des produits d’amateur qui ont utilisé des magnéto­phones techniquement primitifs. Le critère d’accès à la phonothèque pour un enregistrement est la compréhensibilité. Nous ne travaillons pas pour la radio, mais pour l’oreille du chercheur ou, simplement, du curieux, qui vien­nent consulter nos fonds.

Ce qui ne signifie pas que nous n’encourageons pas nos collaborateurs à soigner la qualité technique de leur produit : nous sommes toujours disposés à leur expliquer l’utilisation correcte du magnétophone et, le cas échéant, à leur prêter l’un des nôtres. Mais ce n’est pas la pendule qui sonne les heures au beau milieu de l’entretien ou le mugissement d’une vache qui s’entremêle à la voix des hommes qui nous font rejeter une cassette ! Il est entendu que quand nous présentons des témoignages à la radio nous veillons à ce qu’ils soient de bonne qualité, mais quand un témoignage a été jugé intéressant et irremplaçable nous l’avons passé quand même, malgré la qualité médiocre.

Mais une phonothèque n’est pas un dépôt inerte. Les informations qu’elle contient doivent être accessibles. Elle doit donc être organisée.

La cassette enregistrée passe d’abord à un technicien qui la reproduit en trois copies : deux sur cassette et une sur bande. Celle qui est sur bande est pour la conservation, les deux autres pour la consultation et le prêt. Les trois enregistrements sont conservés en trois endroits différents : ainsi, en cas d’accident, une copie au moins devrait être sauvegardée. Le technicien, tout en repiquant la cassette remplit un brouillon de fiche descriptive : la fiche de la cassette (voir en annexe).

Il se sert, quand elles existent, des notes de l’enquêteur. Après avoir reçu une cote, cassette et brouillon passent aux catalogueurs qui réécoutent la cassette, contrôlent le brouillon, attribuent les différents mots matière, signa­lent, se basant sur le compte-tours, la position de l’échantillon à l’intérieur de la cassette, choisissent les codes pour l’informatisation d’après un thésau­rus et remplissent la fiche du témoin (voir en annexe). Toutes les données sont ensuite informatisées.

Ainsi, la recherche peut se faire par mot matière, par témoin, par lieu (les fiches des cassettes sont classées par communes) et par date. En quelques minutes le chercheur peut accéder au témoignage voulu, l’écouter sur place ou l’emprunter. La préparation d’une cassette, du repi­quage à la saisie des données, requiert une heure et demie de temps, en moyenne.
La consultation des témoignages se fait toujours sous contrôle et ce sont, en général, les catalogueurs mêmes qui s’en occupent. Le chercheur doit préciser l’emploi qu’il compte faire du témoignage et le personnel affecté au prêt, après s’être assuré que la cassette choisie ne contient pas des affirma­tions qui pourraient nuire au témoin et, quand le permis d’utilisation n’a pas été accordé au préalable, après s’être assuré auprès du témoin qu’il n’y a pas d’opposition à l’utilisation, signale sur la fiche de la cassette le prêt et ses motivations éventuelles.

La prudence est toujours de rigueur : certains témoignages relatent des faits divers, des crimes parfois, et la version donnée par le témoin peut être diffamatoire à l’égard de vivants. Rendre public certains faits, même avec l’accord du témoin, peut engendrer des perturbations à l’intérieur de la communauté qui compromettent le rapport de confiance entre l’association et la population, limitant ainsi nos possibilités de pénétration sur le terri­toire.
Les usagers de la phonothèque ne sont pas nombreux : quinze à vingt par an au maximum. Il s’agit de chercheurs, des universitaires le plus souvent, d’étudiants préparant leur mémoire et de journalistes.

Les chercheurs et les étudiants en général viennent, écoutent, prennent des notes ou demandent une copie de l’enregistrement et parachèvent leur enquête sur le terrain. Souvent, ils se rendent chez nos témoins pour un approfondissement de l’enquête, puis ils en contactent d’autres en fonction de leurs exigences. Parfois, il ne leur est plus possible de reparcourir notre chemin : le témoin est décédé et son témoignage reste le seul sur un sujet donné, sans possibilité de vérification. Ces usagers, leur travail achevé, déposent leurs cassettes dans nos archives.

Les journalistes appartiennent à une autre catégorie d’usagers : souvent pressés, ils viennent pour chercher de la documentation pour l’antenne : la voix de personnalités décédées pour célébrer un anniversaire, un chant de Noël ou un témoignage sur des us particuliers de notre communauté. La qualité de l’enregistrement ne les satisfait pas toujours, mais, en général, ils s’en contentent puisque nous représentons la seule source possible. Le nombre des usagers augmente, bien que lentement : nos archives, commen­cent à être connues, surtout dans les pays francophones.

Le fait que 90 % des témoignages sont en francoprovençal est certaine­ment une limitation pour l’accès, mais c’est aussi une garantie d’authenti­cité.

Les principaux usagers de la phonothèque demeurent les employés du BREL lors de leur activité de restitution, étroitement liée à l’enquête. C’est notre phonothèque qui représente le point de départ pour les publications, les expositions ou les émissions radio. Le thème choisi, on procède au triage du matériel et souvent on met sur pied des enquêtes supplémentaires.

L’utilisation de la phonothèque est donc principalement « interne ». Ce qui est, sous un certains point de vue, une limitation. L’utilisation d’un document oral, surtout quand il n’a pas été collecté par le chercheur même, pose toujours des problèmes : des problèmes de compréhension d’abord, liés en partie à la gamme des patois mais aussi au fait que la cassette fait abstraction du contexte gestuel et que l’intervieweur mène son enquête selon sa logique et ses objectifs ; des problèmes d’inter­prétation, puisque la pensée du témoin est souvent exprimée d’une façon ambiguë et des suppléments d’enquêtes s’avèrent, la plupart du temps néces­saires ; des problèmes de fiabilité, car faut-il croire au témoin ? ou pour reprendre le titre d’un colloque organisé par l’AVAS, faut-il croire à la mémoire ?

Nous avons organisé un colloque sur ce thème et on pourrait écrire encore des milliers de pages à ce propos. Ce qui est essentiel, à mon avis, c’est qu’on prenne le témoignage oral pour ce qu’il est et qu’on soit conscient que par sa nature, il ne constitue pas à lui tout seul, un document complet puisqu’il est le produit de la mémoire de l’homme, défaillante et subjective. II doit être manipulé avec doigté et prudence, soumis aux vérifications possibles, comparé avec d’autres documents. Mais il arrive parfois qu’il est le seul document existant : une chanson, un récit légendaire, une technique, des souvenirs de guerre. Dans ce cas il a la valeur de tous les documents uniques, d’un papyrus égyptien ou d’une tablette mésopotamienne, toute proportion gardée, puisque c’est notre seule source.

Pour n’importe quelle exploitation du témoignage oral il faut passer à travers la transcription de la cassette. Que ce soit une émission radio, un livre ou une exposition, le passage à l’écrit est à mon avis indispensable. C’est l’oral figé par l’écriture qui nous permet une utilisation, discutable peut-être, mais à mon avis, pertinente. Sauf des cas bien particuliers , (chan­sons, un récit légendaire parfois) le texte oral ne peut jamais être utilisé inté­gralement, et ce n’est qu’à sa lecture que le chercheur peut décider ses interventions pour la préparation du texte finalisée à un objectif. La trans­cription d’une cassette, ou d’une de ses parties, est un travail long et délicat. Les difficultés rencontrées par le transcripteur, qui, le plus souvent, est en même temps le chercheur, sont d’ordre différent. La connaissance passive ou non, du francoprovençal est indispensable, bien que la compétence linguistique, même si elle est excellente, ne permet pas toujours de saisir entièrement le message.

Tous les jours, dans notre travail, nous rencontrons des mots nouveaux ou des tournures inconnues : c’est la variété infinie de nos patois, richesse incomparable que nous essayons de sauvegarder. Quand le contexte n’est pas suffisamment clarificateur, nous faisons appel à des locuteurs du même village que le témoin qui, en général, résolvent nos problèmes de compré­hension.

La compréhension assurée, il faut passer à la transcription.
Le même texte peut être transcrit de manière différente en fonction des objectifs que le chercheur se pose. Au BREL, nous avons utilisé des tech­niques de transcription différentes selon le type d’utilisation envisagée. Le code graphique aussi peut changer : pour une transcription finalisée à une recherche linguistique, l’atlas des patois valdôtains par exemple, nous utili­sons un alphabet phonétique.

Ce code nous permet de reproduire les moindres nuances des parlers, mais il n’est accessible qu’aux spécialistes. Pour les transcriptions où l’aspect phonétique n’est pas pertinent, nous utilisons la graphie prônée par le Centre d’études francoprovençales « René Willien » de Saint-Nicolas. Les normes proposées par le Centre préconisent un système de symboles, ceux de l’alphabet latin, avec l’ensemble des signes diacritiques, qui devraient permettre de reproduire les sons des différents patois. L’applica­tion du code pose des problèmes pour la richesse de sons phonologiquement pertinents de chaque variété dialectale, et pour toute une série de phéno­mènes phonétiques, se référant surtout à la jonction des mots, qui donnent au mot même une instabilité formelle inconnue à la plupart des langues néolatines.

Mais la difficulté la plus grande est celle de l’identification de certaines voyelles que chaque transcripteur, en fonction du crible phonologique qui lui vient de la pratique de son patois, identifie d’une façon différente : les confusions les plus fréquentes sont entre : o/ou, é/i et u/i. Dans ces cas, c’est le transcripteur qui tranche après avoir soumis le problème à un locuteur de la variété de patois en question.

Au cours de ces années nous avons eu l’occasion de faire de nombreuses expériences de transcriptions. D’abord, des transcriptions pour des études linguistiques, en particulier pour l’Atlas linguistique valdôtain. Il s’agit de transcriptions d’un questionnaire soumis à des témoins de communes diffé­rentes. Les transcriptions, en alphabet phonétique, sont limitées aux mots et ou tournures qu’on prévoit d’utiliser pour la cartographie.

Les digressions du témoin, précieuses pour une recherche ethnogra­phique, ne sont pas, en ligne de principe, transcrites ; l’exploitation se limite donc à une partie de l’enregistrement. Le transcripteur doit déployer tous les soins nécessaires pour reproduire fidèlement les nuances de la prononciation et, bien entendu, maîtriser à la perfection le code graphique particulier.

Pour ce qui est de la recherche linguistique, nous avons voulu aussi, à titre expérimental, reproduire des échantillons de langage parlé en essayant de respecter les accidents de langage : pauses, répétitions, anacoluthes, mots inachevés, etc. Pour ce type de travail nous avons utilisé les critères d’écriture proposés par le Centre. Ces deux types d’exercice, répondant à des finalités particulières, ne représentent qu’une petite partie des transcriptions. Les autres vise un public plus étendu et nécessitent donc un travail particulier pour que la lecture soit accessible et le moins rébarbative possible.

Que ce soit pour un recueil de textes imprimés, pour commenter une exposition, pour une émission radio ou pour un montage audio-visuel, la première démarche est toujours la même. Le transcripteur couche une première version du texte oral dans sa globa­lité, se bornant simplement à éliminer les accidents de langage les plus évidents : hésitations, répétitions, anacoluthes, etc. Cette opération permet au chercheur d’avoir sous les yeux les contenus de l’interview et de procé­der aux opérations successives.

S’il s’agit d’une émission radio ou d’un montage audio-visuel, il faudra choisir les passages, vérifier s’ils sont utilisables du point de vue de la qualité technique et si la coupure est possible au point envisagé. Si c’est pour une exposition ou pour une publication on choisit les passages puis on intervient sur le texte. Cette deuxième phase consiste en plusieurs opérations qui tiennent toujours compte du public visé (enfants, adultes, niveau d’instruction, etc.). Il faut d’abord que le texte respecte, dans la mesure du possible, la grammaire du patois. Il faut ensuite procéder à un travail de «nettoyage» : le témoin, tout en étant patoisant dès sa naissance, tend à introduire dans le discours des mots italiens tels quels ou sommairement adaptés au patois du point de vue phonétique.

La plupart du temps, le témoin utilise en alternance le mot sous sa forme patoise et sous celle italianisée. Dans ce cas, le transcripteur remplace la forme italianisante où elle paraît par celle en patois, bien connue par le témoin. L’italianisme est ainsi considéré comme un accident de langage. Il arrive parfois que le mot italien (ou, plus rarement, français) soit un néolo­gisme ou bien que le témoin l’utilise systématiquement, démontrant ainsi son ignorance du mot patois originaire ou la disparition dudit mot dans sa variété de patois. Dans ce cas le mot est maintenu et écrit entre guillemets.

Quelquefois, plus ou moins consciemment, le témoin tend à adapter, phonétiquement son patois à celui de l’intervieweur : c’est un phénomène de plus en plus répandu qui est lié à la fréquence des contacts que le témoin a avec les patoisants des autres communes, au type de patois qu’il pratique (les habitants de Fénis, par exemple, utilisent rarement leur patois en dehors de leur commune puisqu’ils le jugent particulièrement difficile à comprendre) et à ses habitudes personnelles. Le transcripteur dans ce cas rétablit la forme phonétique correcte.

Le nettoyage linguistique accompli, le transcripteur peut encore intervenir pour éliminer des phrases qu’il ne juge pas pertinentes et pour apporter les petites corrections qui en sont la conséquence. Il peut couper, mais en ligne de principe, il ne peut rien ajouter au texte originaire. Le travail du transcripteur est donc quelque chose de très délicat, qui implique sa responsabilité personnelle et qui présuppose une bonne connaissance du francoprovençal. Le texte transcrit, avant son utilisation, est, de rigueur, soumis au témoin pour avoir son approbation ou, le cas échéant, à un patoisant de la même commune pour qu’il en vérifie la cohérence linguistique.

Les textes en patois sont généralement publiés accompagnés d’une traduction, en français ou, plus rarement, en italien. La traduction est, autant que possible littérale et accorde beaucoup d’espace aux formules du français régional.

Mais le témoignage oral peut aussi être la source pour des études qui ne prévoient pas la publication du texte. C’est seulement l’information conte­nue dans le texte oral qui intéresse le chercheur. Dans ce cas, la transcription ne doit pas être nécessairement complète et le chercheur peut aussi la coucher en traduisant simultanément en français.

De tout cela, il ressort que la transcription, sous n’importe quelle forme, n’est jamais exhaustive et qu’elle est étroitement liée aux finalités que le transcripteur se pose, à sa sensibilité et à sa compétence. La cassette trans­crite n’est donc pas vidée de toutes ses possibilités : un autre chercheur peut en sortir des informations supplémentaires, négligées par les transcripteurs précédents. Et en plus, elle représente toujours, la source primaire, la seule référence du transcripteur, et elle doit être conservée pour permettre les véri­fications éventuelles de la part d’autres chercheurs qui voudraient bien remonter à la source. Les transcriptions non plus ne sont pas, généralement, exploitées entièrement. La plupart du temps elles sont même exploitées très partiellement. Les premières transcriptions, les « intégrales » sont ainsi soigneusement conservées et constituent des dossiers à la disposition de chercheurs.

Phonothèque signifie aussi lieu de conservation du matériel sonore. Nous sommes conscients que la voix de nos témoins est confiée à du matériel périssable qui exige un minimum de précautions pour être sauvegardé.

Conservation signifie avoir à sa disposition des espaces pour le matériel et pour les fiches et des moyens financiers et humains pour le traitement du patrimoine.

Ce que nous faisons dans le domaine de la conservation est probablement inadéquat mais c’est ce que nos moyens nous permettent actuellement. Nous utilisons avant tout des supports de bonne qualité, des cassettes Sony UX­S60 au chrome, qui devraient nous assurer, dans des conditions normales, une bonne conservation pour une vingtaine d’années. Les cassettes sont rangées dans des étagères expressément conçues et conservées dans des bureaux normalement chauffés (20° environ). Des vaporisateurs garantissent le degré d’humidité nécessaire. Aucune autre précaution n’est prise. Il nous arrive de réécouter les cassettes les plus anciennes et nous n’avons jamais constaté de pertes de qualité.

D’ici une dizaine d’années, le repiquage des fonds les plus anciens s’avérera nécessaire. L’informatique en pleine évolution est déjà à même de nous proposer des solutions qui devraient nous garantir une conservation presque illimitée. Ce sera donc avant tout un problème de financements et d’organisation du travail.

Personne ne met en discussion l’utilité des phonothèques. Ce qu’on met en doute est plutôt leur utilité rapportée aux frais qu’elles engendrent. Une phonothèque comme la nôtre, par exemple, a besoin de personnel, de matériel, d’espaces… L’engagement financier est-il justifié par la valeur des documents conservés ? Et encore… Ces documents conser­vés sont-ils utilisables ? Sont-ils utilisés ? En définitive, quelles sont les retombées pratiques, ne fut-ce que sur le plan culturel, d’une institution de ce type ?

Pour ce qui est de la valeur des documents, elle n’est certainement pas quantifiable. Il y a des savants qui considèrent le témoignage oral comme extrêmement important, d’autres qui ne lui attribuent pas de valeur. Pour des Valdôtains conscients des mutations en cours et soucieux de la conservation de leur identité notre phonothèque est inestimable, pour d’autres, c’est un assemblage de banalités et d’informations révolues.

L’utilisation des cassettes n’est pas facile et requiert un certain engage­ment de la part du chercheur et beaucoup de travail. Ce qui fait que les utili­sateurs sont peu nombreux, bien que de qualité. La phonothèque n’est pas un monument à proposer aux touristes, n’est pas un musée qui attire des visiteurs, n’est pas une institution qui retient l’attention de l’opinion publique, ne représente pas un investissement immédiatement productif, bref, n’a aucune de ces caractéristiques qui prédisposent au « succès », donc au financement facile.

Si notre phonothèque a pu se constituer et se développer, nous devons remercier la sensibilité de nos administrateurs qui ont su comprendre l’importance pour la Vallée d’Aoste d’une telle initiative, qui ont su regarder vers l’avenir.

Nous ne pouvons pas savoir ce que l’avenir nous réserve. Le travail de l’AVAS est surtout un travail sur le présent : nous voulons mettre en évidence notre culture pour qu’elle soit appréciée dans sa juste valeur ; nous voulons contrecarrer la tendance qui tend à s’affirmer et qui va vers le nivel­lement des comportements sur des standards qui nous sont étrangers, nous voulons que notre peuple puisse, au moins, choisir son avenir.

En même temps nous sommes conscients du fait que, n’importe comment, beaucoup de « choses » se perdront, que d’ici cinquante ans notre réalité culturelle sera profondément changée ; que si nous n’y pensons pas maintenant, nos descendants n’auront même plus de documents pour savoir d’où ils viennent ou ce qu’ils ont été.

Notre phonothèque, sous ce point de vue là, sera d’ici cinquante ans une mine précieuse pour ceux qui sentiront encore la nécessité de se pencher sur eux-mêmes pour mieux se connaître.