Rimailles de clocher en Vallée d’Aoste

Alexis Bétemps, dans Le Monde Alpin et Rhodanien, 3-4 trimestre 1988, Grenoble

Alexis Betemps
Alexis Betemps
Ces “moqueries” ont été collectées vers la fin des années soixante, auprès des élèves de l’école moyenne de Châtillon. Ces enfants, âgés de onze à quatorze ans, étaient hôtes du pensionnat Gervasone et venaient des différentes communes de la Vallée.

La collecte n’a certainement pas été exhaustive puisqu’on peut dire que, pour chaque commune (peut-être pour chaque hameau), il y a des moqueries lancées par les voisins et, la plupart du temps, par des voisins proches.

Ces rimailles – pour reprendre le terme du folkloriste belge A. Doppagne(1)A. DOPPAGNE, « Le blason populaire en Famenne », in Contribution au renouveau du folklore en Wallonie, vol. IV, 1966, L’habitation traditionnelle à l’heure de l’aménagement du territoire, ministère de l’éducation et de la Culture, 1970., qui s’est attaché à classer les éléments de ce qu’on appelle traditionnellement le blason populaire – nous fournissent assez souvent, en incipit, l’appellation ethnique (le gentilé), parfois affublée d’un suffixe plus au moins péjoratif (cf. Sarre, Sarrolayes, Moron, Moronayes…). Et même le suffixe ethnique le plus banal en – enc (-èn, àn) semble revêtir parfois cette connotation péjorative. Mais ces rimailles nous livrent très rarement le sobriquet proprement dit : « Arnayot (habitants d’Arnad), péccasayot (mange-sauterelles) ».

Le sens de ces moqueries n’est pas toujours évident et, souvent, c’est l’exigence de la rime ou de l’assonance qui attire le quolibet : il va de soi que les habitants de Pontey (Ponteysans) n’ont pas tous les cheveux noirs et le visage blanc (cf. n° 12). Il suffit d’ailleurs à ceux de Verrayes de s’appeler Verrayons pour avoir la même “tête noire”, mais le “museau long” (cf. n° 40).

Parfois la moquerie du voisin déclenche une réponse des populations concernées qui la reprennent et, avec de petits changements, en renversent le sens (cf. n° 47 : « Châtillon, petite ville, grand renom »).

Les caractéristiques géographiques du lieu, bien entendu, n’échappent pas, dans un pays de montagnes, aux lazzis. Les pauvres Ponteysans reçoivent ainsi du bon Dieu un soleil qui fonctionne par tout ou rien : absent pendant quatre mois d’hiver, il reste plus longtemps qu’ailleurs en été (cf. nos 29 et 26).

Les productions du terroir et de l’industrie des habitants ne sont pas non plus épargnées. Ceux qui, bien situés à l’adret, comme Arnad, produisent du bon vin,ne se mélangent pas avec ceux d’Issogne, qui « boivent du vin de pomme » (cf. n° 1). Ceux dont la “richesse” repose sur la production de sabots, comme Ayas (cf. nos 2 et 45), sont, par dérision, “pleins d’esprit”66.

On remarquera que certaines de ces rimailles ne font que lister les travers attribués aux habitants de la commune moquée. Certaines sont organisées comme de véritables petits itinéraires (cf. n° 28), ou inventaires (nos 14, 7) narratifs, quand elles ne sont pas de véritables micro-randonnées facétieuses (nos 15, 24).

Il serait difficile d’établir une cartographie qui reflète des tendances générales pour le Val d’Aoste sur la base de ces seuls matériaux : nous appelons d’autres réponses. Nous noterons simplement que, sur la vingtaine de communes enquêtées, quinze sont à la fois moqueuses et moquées, et cinq semblent uniquement moqueuses(2)Jovençan, Rhêmes-Saint-Georges, Saint-Christophe, Saint-Nicolas, Villeneuve.. Il ne reste que douze villages cités par nos informateurs qui ne nous ont pas fourni pour l’instant de moquerie(3)Antey, Arvier, Avise, Brusson, Courmayeur, Fénis, Issogne, Ollomont, Quart, Saint-Pierre, Sarre, Valgrisenche. : ce constat est, en quelque sorte, un petit défi que nous leur posons…

Les rimailles sont données, avec leur numéro, selon l’ordre alphabétique des communes moqueuses enquêtées (les indications qui suivent le nom de celles-ci renvoient à la carte). On trouvera en fin d’article l’index des communes moquées.

    1.  Bèi lo vin di pomme… Bois le vin de pommes… tsi d’Arnà son pa d’Issogne. ceux d’Arnad ne sont pas d’Issogne(4)Arnad, commune située à l’adret, produit du bon vin ; Issogne, commune située à l’ubac, n’a presque pas de vignes.. (Arnad, J1)
    2. Ayàs, én pais Ayas, un pays pièn de tsôque et pièn d’esprit. Plein de “socques” (sabots) et plein d’esprit(5)À Ayas, on produisait des galoches et des sabots, ce qui était une source de revenus importante.. (Ayas, K1)
    3. Tsi de Brusson Ceux de Brusson mindjon la crohta et lachon lo bon. mangent la croûte et laissent le bon. (Challand-Saint-Anselme, K3)
    4. Nabiàn et Sizàn, À Nabian et à Suzan picon pan bian, on mange le pain blanc, à Tchatagnìe, à Châtaignière ihton de tehte nie, habitent des têtes noires, à Isolla, à Isollaz a l’est euna petolla. il y a une crotte de chèvre(6)Tous les lieux-dits sont des hameaux de Challand-Saint-Victor..(Challand-Saint-Victor, K4)
    5. Courmayeur, Courmayeur, peti ommo, gran bornar. petits hommes, grands criards. (Chambave, F1)
    6. Torgnolèn, Habitants de Torgnon, cu reuillèn, cul rouillé, trènta vatse sènsa fèn. trente vaches sans foin. (Chambave, F1)
    7. Pontésan, Les habitants de Pontey, yan lo clliotsì de biola, ont leur clocher en bouleau, lo bataillì de tôla, le battant en fer-blanc, l’inqueurà de boc blan le curé en bois blanc, et le-s-atre y son tcheu de bacàn. et les autres sont tous des rustres. (Chambave, F1)
    8. A Cuignon, À Cuignon(7)Hameau de Fénis., yòi que lo djablo ya fé lo cagnôn. où le diable a fait ses petits (litt. : petits de chien). (Chambave, F1)
    9. Tsambosar, Habitants de Chambave, yòi lo djablo ya fé le batar. où le diable a fait ses bâtards. (Chambave, F1)
    10.  Antésàn, Habitants d’Antey péquì ommo, petits hommes, tira la fan et tira la sèi. tirent la faim et tirent la soif. (Chamois, L2)
    11.  Tsandeprà, Champdepraz, tehta néra et cu forà, tête noire et cul troué, robatta dzu p’én pra roule dans un pré pe couèdre én gran de sa. pour cueillir un grain de sel. (Champdepraz, G1)
    12. Pontésàn Habitants de Pontey, du cu pésàn, cul pesant, téta née, moro blan. tête noire, museau blanc. (Châtillon, F2)
    13. Usselàn, Habitants d’Ussel(8)Hameau de Châtillon., londze corne et pocca lacé. cornes longues et peu de lait.(Châtillon, F2)
    14. A Tsamouèi ya cèn abitàn : À Chamois il y a cent habitants : nonateneui peutàn et eun san. quatre-vingt dix-neuf putains et un sain. (sic) (Ce dernier est le curé, ajoute-t-on.) (Châtillon, F2)
    15. Sarolèn, Sarolaye, Habitants de Sarre, “Sarrolayes(9)Assonance intraduisible.”, plèn lo cu de paye, plein le cul de paille, la paye l’a prèi fouà, la paille a pris feu, lo cu l’a to beurlà. le cul a brûlé. (Jovençan, E6)
    16. Moronaye, Habitants de Moron(10)Hameau de Saint-Vincent., pièn lo cu de paye plein le cul de paille et lo dzor di patrôn, et le jour de la fête patronale fon lo freucandô di moutseuillôn. font le fricandeau de moucherons. (Montjovet, G3)
    17. Tchenà, Tchénaillôn, Chenal(11)Hameau de Montjovet., habitants de Chenal, catro raviôn quatre navets lo dzor di patrôn. le jour de la fête patronale. (Montjovet, G3)
    18. Ehtaô, Estaod(12)Hameau de Montjovet. pièn de fô, plein de fous, outre pe lo caro de l’ehtô. dans le coin de l’étable. (Montjovet, G3)
    19. Séséràn, Habitants de Ciseran(13)Hameau de Saint-Vincent., gratta lan. gratte-planches. (Montjovet, G3)
    20. Provanèi, Habitants de Provaney(14)Hameau de Montjovet., pièn de pièi. pleins de poux. (Montjovet, G3)
    21. Rouelle, Ruelles(15)Hameau de Montjovet., ehquiapa écouéle. casse-écuelles. (Montjovet, G3)
    22. Arnayot, Habitants d’Arnad, pécca sayot. mange-sauterelles. (Montjovet, G3)
    23. Sèn-Vincèn, Saint-Vincent, bouna terra et gramo djèn. bonne terre et gens méchants. (Montjovet, G3)
    24. Saleurô, Saleurô, Salerod, Salerod, trente-nou de Saleurô, trente-neuf de Salerod son pa arreuvà à arotsé eun tso. n’ont pas pu arracher un chou. Lo peu fou de Marteunô Le plus fou de Martinod ya arotsi-lo lo promièi cou. l’a arraché du premier coup(16)Les villages cités sont des hameaux de Saint-Vincent. (Montjovet, G3)
    25. Pontésàn, Habitants de Pontey, cu pésan, cul pesant, téta nèye et moro blan, tête noire et museau blanc, leva la cova et fo lo can. lève la queue et fous le camp(17)On dit la même chose des habitants d’Antey “Antesàn” et de Fénis “Fénisàn”.. (Pontey, F5)
    26. Pontèi, Pontey, pocca de solèi, peu de soleil, ya prou de vernèi assez d’aulnes pe s’etsaoudé le-s-artèi. pour se chauffer les orteils. (Pontey, F5)
    27. Vagreusèn, Habitants de Valgrisenche, peucca ostie. mange-hosties(18)C’est-à-dire bigots.. (Rhêmes-Saint-Georges, D3)
    28. Si passô à l’Adré, Je suis passé à l’Adret, diâon tcheut lo tsapelet, ils récitaient tous le chapelet, si passô à la Créta, je suis passé à la Crête, l’ian tcheut sènsa téta, ils étaient tous sans tête, si passô à Clleuseuleunna, je suis passé à Closelinaz, l’ayôn tcheut lo cu ver la leunna. ils avaient tous le cul tourné vers la lune(19)Tous les villages cités sont des hameaux de Roisan. (Roisan, B8)
    29. Bondjeu de Pontèi : Bon Dieu de Pontey : o tot o rèn. ou tout ou rien(20)À Pontey, pendant quatre mois d’hiver, le soleil n’arrive pas, mais en été il reste plus longtemps qu’ailleurs.. (Saint-Christophe, E9)
    30. Alomoèn, Habitants d’Ollomont, quatro djablo pé én tsavèn. quatre diables dans un panier. (Saint-Denis, F6)
    31. Sèn-Diì, Saint-Denis, yo lo djablo ya fé lo ni. où le diable a fait son nid. (Saint-Denis, F6)
    32. Le trèi comae de Ponté Les trois commères de Pontey qui se mìon pe lo dèi. qui se tirent par les doigts. (Saint-Denis, F6)
    33. Saro, djablo, Sarre, diable, ou-te tchandjé eun pan veux-tu échanger un pain pe na seraille ? contre une serrure ? (Saint-Nicolas, C3)
    34. Aveusèn Habitants d’Avise, di cui pognèn, au cul pointu, léon la cua et féon lo tchouèn. lèvent la queue et font la crotte. (Saint-Nicolas, C3)
    35. Arvelù di eu pelù, Habitants d’Arvier, au cul poilu, quatro tatse rodze y cu. quatre taches rouge au cul. (Saint-Nicolas, C3)
    36. Lènta, Lèntané, Linty(21)Hameau de Saint-Vincent., habitants de Linty, gnénca bon à tchapé én lapén, même pas bons à attraper un lapin. (Saint-Vincent, G4)
    37. Sèn-Vincèn, Saint-Vincent, l’éve la vèndèn à chu d’Ayas, l’eau nous la vendons à ceux d’Ayas, lo bon vén no lo béyèn. le bon vin nous le buvons. (Saint-Vincent, G4)
    38. Sèn-Deé, Saint-Denis, quatro boteille sènsa vén. quatre bouteilles sans vin. (Torgnon, L4)
    39. Olomoèn, Habitants d’Ollomont, quatro montagne et cèn mayèn. quatre alpages et cent “mayens”(22)“Mayens” : alpages intermédiaires, “montagnettes”.. (Torgnon, L4)
    40. Véayôn, Habitants de Verrayes, téta nèye, moro lôn. tête noire, museau long. (Verrayes, F8)
    41. Sèndenô, pèndenô(23)Assonance intraduisible., Habitants de Saint-Denis, “pèndenô”, tchoon lo pae pe coundì tuent le père pour assaisonner les le tseu, choux, vèndon la mae pe payé vendent la mère pour payer les le taye. impôts. (Verrayes, F8)
    42. Sèndenô, Habitants de Saint-Denis, trènta borne o cu et po de trente troux au cul dezôn(24)Dezon : bouchon du bassin.. Et pas de bonde. (Verrayes, F8)
    43. Basta que basta, “Basta que basta”, qu’avoué la pâte on fé lo pan avec la pâte on fait le pain et on gave la fan pour assouvir la faim à tcheu le bacàn de Sètemiàn. de tous les rustres de Septumian(25)Hameau de Chambave.. (Verrayes, F8)
    44. Sèn-Piolèn, Habitants de Saint-Pierre, cu pougnèn, cul pointu, catro merde dedeùn eun tsavèn. quatre merdes dans un panier. (Villeneuve, C5)
    45. Ayassìn, o matin, Habitants d’Ayas, le matin, pièn de tsôque et de bon vin. pleins de “socques” (sabots) et de bon vin. (Non localisé)
    46. Le cagnar de Car. Les menteurs de Quart. (Non localisé)
    47. Châtillon, petite ville, grands cochons(26)Il n’y a pas de versions patoises. Ceux de Châtillon répondent : « Châtillon, petite ville, grand renom. ». (Non localisé)
    48. Entrevèn, Habitants d’Entrèves(27)Hameau de Courmayeur., dzènte vatse et rèn de fèn. belles vaches et pas de foin. (Non localisé)
    49. Grana, Granaye, Graines, habitants de Graines(28)Hameau de Challand-Saint-Anselme., pièn lo cu de paye, plein le cul de paille, mouro de couér, museau de cuir, danà à caro de l’infér. damnés au coin de l’enfer. (Non localisé)
  • Antey, L1: 10, 5
  • Arnad, J1: 1, 22
  • Arvier, C1: 35
  • Avise, A1: 34
  • Ayas, K1: 2, 37, 45
  • Brusson, K2 : 3
  • Challand-Saint-Anselme, K3 : 49
  • Challand-Saint-Victor, K4 : 4
  • Chambave, F1:9,43
  • Chamois, L2 : 14
  • Champdepraz, G1: 11
  • Châtillon, F2 : 13, 47
  • Courmayeur, A2 : 5, 48
  • Fénis, F3 : 8, 25

INDEX DES COMMUNES MOQUÉES

(Les chiffres renvoient au numéro de la rimaille)

  • Issogne, J5 : 1
  • Montjovet, G3 : 17, 18, 20, 21
  • Ollomont, B6 : 30, 39
  • Pontey, F5 : 7, 12, 25, 26, 29, 32
  • Quart, E8 : 46
  • Roisan, B8 :28
  • Saint-Denis, F6 : 31, 38, 41, 42
  • Saint-Pierre, C4 : 44
  • Saint-Vincent, G4 : 16, 19, 23, 24, 36
  • Sarre, E10 : 15,33
  • Torgnon, L4 : 6
  • Valgrisenche, D4 : 27
  • Verrayes, F8 : 40

Notes   [ + ]

1. A. DOPPAGNE, « Le blason populaire en Famenne », in Contribution au renouveau du folklore en Wallonie, vol. IV, 1966, L’habitation traditionnelle à l’heure de l’aménagement du territoire, ministère de l’éducation et de la Culture, 1970.
2. Jovençan, Rhêmes-Saint-Georges, Saint-Christophe, Saint-Nicolas, Villeneuve.
3. Antey, Arvier, Avise, Brusson, Courmayeur, Fénis, Issogne, Ollomont, Quart, Saint-Pierre, Sarre, Valgrisenche.
4. Arnad, commune située à l’adret, produit du bon vin ; Issogne, commune située à l’ubac, n’a presque pas de vignes.
5. À Ayas, on produisait des galoches et des sabots, ce qui était une source de revenus importante.
6. Tous les lieux-dits sont des hameaux de Challand-Saint-Victor.
7. Hameau de Fénis.
8. Hameau de Châtillon.
9, 23. Assonance intraduisible.
10, 13, 21. Hameau de Saint-Vincent.
11, 12, 14, 15. Hameau de Montjovet.
16. Les villages cités sont des hameaux de Saint-Vincent.
17. On dit la même chose des habitants d’Antey “Antesàn” et de Fénis “Fénisàn”.
18. C’est-à-dire bigots.
19. Tous les villages cités sont des hameaux de Roisan.
20. À Pontey, pendant quatre mois d’hiver, le soleil n’arrive pas, mais en été il reste plus longtemps qu’ailleurs.
22. “Mayens” : alpages intermédiaires, “montagnettes”.
24. Dezon : bouchon du bassin.
25. Hameau de Chambave.
26. Il n’y a pas de versions patoises. Ceux de Châtillon répondent : « Châtillon, petite ville, grand renom. »
27. Hameau de Courmayeur.
28. Hameau de Challand-Saint-Anselme.